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La Bête

Film de Walerian Borowczyk Drame, fantastique, Épouvante-horreur 1 h 38 min janvier 1975

Un marquis, pour sauver sa fortune, décide de marier son fils un peu débile a la fille d'un riche Américain.

La pornographie, associée habituellement aux genres vulgaires et à une certaine forme de lourdeur, est-elle compatible avec la légèreté ? Partisan d’un érotisme tout en nuances et en allusions, j’aurais eu tendance à répondre à cette question par la négative avant d’avoir vu "La Bête", mais il m’a bien fallu réviser mon jugement. Aussi étonnant que ça puisse paraître au premier abord, il est possible – à condition d’être un maître comme Borowczyk – de conjuguer la grivoiserie la plus explicite et une certaine poésie. Il est possible de commencer un film avec un gros plan sur les pulsations de la vulve d’une jument en attente d’être saillie par un étalon, de filmer de la manière la plus explicite qui soit la saillie en question, de poursuivre avec une scène de masturbation féminine avec application de pétales de rose sur la partie incriminée puis par le viol d’une jeune femme par un monstre sylvestre à la virilité mythologique, et tout cela sans tomber dans la vulgarité. Une gageure remportée haut la main qui n’était, convenons-en, pas à la portée du premier venu.

Le film s’ouvre avec une citation de Voltaire sur fond de hennissements chevalins au moment du rut. Un cheval, les narines dilatées par le désir, et un personnage – Mathurin – qui l’oriente vers la femelle choisie pour les besoins de l’élevage. En quelques minutes de zoophilie, voici résumé, de manière assez crue, un des thèmes du film : le mariage arrangé. Car le pauvre Mathurin, quadragénaire un peu limité mentalement et héritier d’une famille aristocratique française en bout de course, a beau jouer le maître du jeu dans son écurie, il est lui-même destiné à faire un mariage de raison avec une riche lady américaine, poussé à une alliance qui seule peut sauver la famille financièrement. Il n’est au fond pas plus libre que l’étalon qu’il manipule. Son père, le marquis de l’Espérance, met tous ses espoirs dans ce mariage alors que son grand-oncle, le duc Ramondello, misogyne impénitent et « misogame » (pour reprendre l’expression citée dans le film), souhaite à tout prix préserver son petit-neveu de cet écueil ; il a d’ailleurs jadis lui-même empoisonné son épouse pour recouvrer la liberté. Or, la jeune Américaine dont il est question, Lucy, ne pourra toucher son héritage que si le mariage reçoit la bénédiction du cardinal de Balo, qui n’est autre que le frère du grand-oncle de Mathurin mais qui considère cette branche de la famille comme païenne et ne veut plus avoir à faire à elle. Pour se ménager les bonnes grâces du cardinal, le marquis fait baptiser son fils dans l’urgence par le prêtre du village, lequel vient accompagné d’un jeune choriste et d’un jeune organiste avec lesquels il entretient des relations plus qu’équivoques. La jeune Lucy et sa tante font irruption au château pour venir conclure le mariage et il s’agit de les faire patienter en attendant que le cardinal cède aux insistances de sa famille. Raconté de cette manière, tout cela pourrait ressembler à un vaudeville et de fait, nous n’en sommes pas si loin.

Arrivée au château, la belle Lucy apprend l’histoire d’une ancêtre de la famille de l’Espérance, Romilda, qui, deux siècles auparavant, avait disparu dans le parc et dont on n’avait retrouvé que le corset dans l’étang, strié de traces de griffes. Elle est prise alors, dans son lit, d’une rêverie trouble dans laquelle elle voit Romilda jouant du clavecin dans une belle robe bleue du XVIIIème siècle puis, partie dans la forêt à la recherche d’un agneau échappé, se faire poursuivre et violer par un monstre mi-lycanthrope mi-plantigrade rappelant la bête du Gévaudan. Cette scène complètement outrancière, dans laquelle la jeune femme perd ses vêtements les uns après les autres au fur et à mesure qu’ils s’accrochent aux branches des arbres, avait été originellement tournée pour constituer un court métrage dans le film "Contes Immoraux", avant que Borowczyk y renonce, gardant ça pour une meilleure occasion. Cette scène fascinante, où l’horreur le dispute à l’érotisme et au grand-guignolesque, est à classer dans les annales du cinéma ! Romilda, d’abusée devient consentante, et rivalise alors de savoir-faire et de perversité pour faire jouir le monstre aux attributs surdimensionnés (qui, à chaque mouvement, déverse des litres de sperme) afin de l’épuiser et d’en venir à bout, ce à quoi elle parviendra, finissant par recouvrir son corps harassé de feuilles mortes. Entre les gros plans sur la pupille du monstre dilatée par le désir et les manipulations fétichistes auxquelles il s’adonne avec les pieds ou la perruque de sa proie, tout est si grimaçant, si burlesque, qu’on ne parvient pas à être vraiment choqué, on ne peut qu’écarquiller les yeux et rire franchement devant ce spectacle insensé qui mêle pornographie et carnaval bestial dans une course-poursuite rythmée par la musique entrainante de Scarlatti.

Réminiscence du passé, rêve, fantasme, divination ? Lorsque Lucy se réveille et parvient à calmer ses ardeurs, les événements se précipitent sur un ton dramatique – événements dont je ne parlerai pas pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui n’ont pas vu le film. Je dirai seulement que la morale du récit, pour autant qu’il y en ait une, sera énoncée par deux prêtres qui entameront un débat théologique sur les vices de la bestialité. On ressort du cinéma en se demandant si on a bien vu ce qu’on a vu et sans vraiment savoir ce qu’on peut bien penser d’un tel film. L’inspiration surréaliste est indéniable, la beauté est au rendez-vous : nous n’en demandons pas davantage.

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