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Histoire d'une prostituée

Film de Seijun Suzuki Drame et guerre 1 h 36 min 28 février 1965

Alors que le conflit sino-japonais fait rage, une jeune prostituée tombe amoureuse d'un soldat. Parallèlement, elle est victime d'un officier sadique qui la harcèle.

Des cinéastes qui se sont employés à faire l'éloge de la femme, il y en a eu quelques-uns et notamment au pays du soleil levant. Dans ce cas, on pense bien souvent à Mizoguchi ou à Naruse qui ont su se faire brillamment l'écho de la condition féminine au sein d'une société profondément phallocratique. Ces drames, ainsi obtenus, sont souvent aussi émouvants que de factures classiques. Mais si on veut trouver un peu d'originalité, on peut faire confiance à ce bon vieux Seijun Suzuki qui, une nouvelle fois, se montre aussi inventif qu'efficace. Ainsi avec « Histoire d'une prostituée », le bonhomme poursuit ce qui sera sa trilogie sur la femme japonaise... Seulement, après le déjanté et coloré « La Barrière de chair », le cinéaste décide de faire vœux de sobriété : son film sera tourné dans un noir et blanc aussi classieux que solennel et l'histoire ne souffrira d'aucune fantaisie ! Bon, je vous rassure, un Suzuki sobre reste tout de même bien plus extravagant que la plupart de ses collègues, comme en témoigne sa mise en scène qui va nous réserver quelques belles surprises ! Mais si la forme devient aussi sérieuse, c'est que le sujet n'est pas à traiter à la légère ! Ainsi à travers l'histoire de cette prostituée, Suzuki détaille sous nos yeux ce qui sera un véritable pamphlet antimilitaire : l'impérialisme nippon en prend pour son grade, tout comme le fanatisme qu'il soit idéologique ou militaire.

Mais avant toute chose, « Histoire d'une prostituée » est une histoire d'amour qui unit une belle catin, à la recherche du grand amour, et un jeune soldat puceau, cherchant à se libérer du dogme militaire. Autrement dit, c'est un drame passionnel qui met aux prises deux êtres soumis à un système et qui cherchent à s'en affranchir ! L'histoire se concentre donc sur Harumi, une prostituée de caractère qui dissimule mal son côté fleur bleue. La demoiselle n'espère en effet qu'une chose, abandonner au plus vite le plus vieux métier du monde pour mener une vraie vie de couple, avec un mari, une maisonnette et tout le tralala ! Seulement voilà, celui qu'elle croyait être le grand amour s'avère être en fait un parfait salaud ! Impossible pour elle de se marier avec un tel rustre et, après un fougueux (rageur !?) baiser d'adieu, la voici prendre la direction de la Mandchourie ; cette terre lointaine où tous les espoirs seront permis... Du moins le croit-elle, car on n'échappe pas aussi facilement à sa condition nous souffle Suzuki, et la belle se retrouve vite dans la peau de l'attraction numéro une d'une garnison de soldats, fatigués, blasés, et surtout en rut ! Seule la rencontre avec le jeune Mikami va lui redonner espoir de s'affranchir, un jour, de sa triste condition.

Mais ce qui compte pour le cinéaste, c'est surtout de nous montrer les différentes formes de domination qui s'exercent dans une société phallocratique ! Car au fond, le fonctionnement de cette garnison perdue en pleine cambrousse chinoise ne diffère pas tant que ça de la société traditionnelle nippone. On a des règles qu'il ne faut transgresser (qu'elles soient d'ordre militaire, religieuse ou encore politique, qu'importe !), et puis on a une élite dirigeante et des exécutants, des dominants et des dominés. Ainsi Suzuki explore les relations qui existent entre les individus et l'institution en mettant bien en avant toutes leurs complexités. Harumi sera, par exemple, tiraillée entre sa haine envers le sous-commandant du camp et sa fascination pour celui qui est le symbole d'une virilité assumée. De la même façon, Mikami va être tourmenté entre son désir d'émancipation et son devoir de soldat qui lui impose une obéissance totale envers l'armée. Face à ces différentes formes de domination, entretenues par la société militaire, Suzuki oppose l'esprit de liberté incarné par la femme ! Ainsi, Harumi va être celle qui va mener la révolte en redonnant confiance à Mikami et en s'opposant à l'autorité incarnée par le sous-commandant. Suzuki va d'ailleurs la filmer en exaltant son côté insoumis : il multiplie les gros plans et les prises de vues sur son regard comme pour en extraire toute la détermination, ainsi que sur sa mine boudeuse ou sur sa crinière rebelle ! Et puis surtout, elle incarne la passion amoureuse, celle que l'on ne peut brider ou enchaîner, comme le montre ce superbe plan où elle brave les tirs ennemis, en plein front, pour aller secourir son bien-aimé ! C'est excessif, certes, mais tout est tellement bien assumé par Suzuki que cela ne fait que servir la puissance du drame !

Bien sûr, comme souvent avec ses films, Suzuki ne lésine pas sur les effets de style et se montre parfois trop démonstratif ! Mais si certains excès peuvent lasser, il faut saluer son grand savoir faire en matière d'ambiance à forte tension sexuelle. Le bonhomme arrive à créer une impressionnante atmosphère sexuelle en jouant seulement sur les contrastes, la musique et en filmant les corps au plus près : bras, visage, dos nu... le résultat est saisissant. Mais surtout, il sait se faire irrévérencieux avec élégance, en "humanisant" d'une part l'ennemi chinois et en montrant la "monstruosité" de l'institution militaire japonaise. Le mot de la fin, lâchée par une vieille prostituée, se moquant du grand héros japonais, sonne d'ailleurs comme la morale amère de cette histoire de femme.

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