Download in HD

The Intruder

Film de Roger Corman Drame 1 h 24 min 14 mai 1962

Un homme vêtu d'un costume blanc immaculé arrive dans une petite ville du sud des Etats-Unis en pleine déségrégation. Il se présente comme un "réformateur social", mais finit par déclencher des troubles qui menacent de le dépasser.

"Southern trees bear strange fruit Blood on the leaves and blood at the root Black bodies swinging in the southern breeze Strange fruit hanging from the poplar trees"

La meilleure façon de promouvoir ses idées, lorsqu'on a peu de moyens, c'est de faire dans le simple et dans l'efficace ! C'est à cette réalité qu'a dû se résoudre Roger Corman lorsqu'il décida de réaliser The Intruder, véritable brûlot politique dont la seule raison d'être est de dénoncer le racisme existant notamment dans le sud des USA. Devant un tel sujet, éminemment polémiste (le film, basé sur des faits réels, préfigure étrangement "l'affaire" James Meredith), les courageux producteurs se sont rapidement détournés du projet et les autorités locales, sollicitées pour l'occasion, ne se sont guère montrées accueillantes. Il est à noter, par ailleurs, que l'aspect "tournage en urgence" se ressent parfois à l'image, rendant certaines scènes formidablement intenses. Mais qu'importe au fond, Corman ne cherche pas à faire un grand film et va utiliser les principes qui ont fait le succès de ses séries B : pas de fioriture, simplicité et efficacité seront ses maîtres mots. Le rythme enlevé et la concision de la mise en scène ne feront que renforcer son impact.

La première image que l'on a du personnage principal, Adam Cramer, est en cela tout un symbole : la silhouette de cet homme tout de blanc vêtu fait immédiatement écho à celle des membres du KKK et on se dit qu'il ne lui manque que cette espèce de capuchon sur la tête pour que l'illusion soit totale. D'ailleurs, quelques minutes plus tard, il n'aura aucun mal à se fondre dans la masse de ces encagoulés qui viennent parader fièrement dans les rues de la ville. Quant à son aspect physique, ou son allure générale, elle se rapproche davantage du vil séducteur que du raciste bas du front perdu au fin fond de sa campagne sudiste. Et c'est là que Corman fait fort ! Cramer est-il véritablement raciste ? Peut-être, on peut le supposer. Mais rien ne l'indique clairement et le film entretient habilement l’ambiguïté. La seule chose que l'on est sûr à son sujet, c'est sa nature manipulatrice. La scène, a priori anodine, où il fait la cour à une femme mariée, révèle sa véritable personnalité : il séduit, non pas pour trouver une maîtresse, mais simplement pour asseoir son pouvoir sur l'autre. En cela, il se rapproche beaucoup du Elmer Gantry de Brooks : même insolence, même assurance et même éloquence ! D'ailleurs, les deux acteurs, Shatner et Lancaster, vont évoluer sur les mêmes registres de charme et de virilité. Ces deux personnages sont plus des prêcheurs que des croyants : ils vont se contenter de dire à la foule ce qu'elle veut entendre.

D'ailleurs, dans The Intruder, la parole prend une importance considérable : elle charme, enjolive, séduit, flatte l’ego et facilite l'expression des pires sentiments. Le vocabulaire édulcoré choque notre oreille et nous rappelle aussi bien la violence que l'omniprésence du racisme. Pas une phrase n'est prononcée sans receler un mot ou une allusion raciste : celui-ci est latent, présent dans les toutes pensées. Ainsi, comme il est inutile de prêcher un converti, la parole de Cramer ne sert pas à convaincre mais simplement à réveiller des consciences endormies. On le voit bien dans la scène où notre homme prononce son "grand discours" : celui-ci est totalement incohérent, mettant dans un même panier noir, juif et communiste, mais cela ne gène nullement la foule : les paroles entendues viennent la rassurer et la conforter dans ses a priori : la cause de tous ses maux, c'est lui, le différent, l'homme de couleur.

"Pastoral scene of the gallant south The bulging eyes and the twisted mouth Scent of magnolias, sweet and fresh Then the sudden smell of burning flesh"

Alors bien sûr, The Intruder ne fait pas toujours dans la dentelle et n'échappe pas à quelques facilités (dans sa façon d'opposer les ploucs aux intellectuels ou en nous montrant des changements de comportement trop soudains pour être crédibles), mais cela n'enlève en rien à son efficacité. Les mécanismes qui permettent au racisme de se répandre, telle une traînée de poudre, au sein de la population sont clairement identifiés, même si cela demeure très schématique. N'importe quel arriviste peut jouer avec la peur des gens s'il se montre habile : il lui suffit de souffler sur quelques braises pour que le racisme s'enflamme de nouveau. Mais une fois l'incendie déclaré, sa violence va croître d'une manière exponentielle : on intimide, on brutalise, on s'adonne au lynchage. Le phénomène prend une telle ampleur qu'il devient incontrôlable, même par le pyromane qui finit par se brûler les doigts.

Si la démonstration de Corman est implacable, il a le bon goût de maintenir son histoire dans un cadre réaliste (il n'y a pas de héros venant sauver la cause des noirs) et d'éviter toute surenchère. La violence physique est peu présente à l'écran, la scène de lynchage tourne court rapidement, Corman préférant mettre en relief les seuls sentiments qui perdurent chez les fauteurs de troubles : honte et lâcheté. La foule se disperse, le quidam repart la tête basse, le beau parleur du début n'a plus qu'à se faire tout petit en dissimulant son visage entre ses mains. Si happy end il y a, celui à la saveur de l'amertume.

"Here is fruit for the crows to pluck For the rain to gather, for the wind to suck For the sun to rot, for the tree to drop Here is a strange and bitter crop"

streaming film complet