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Les Temps modernes

Film de Charlie Chaplin Comédie dramatique et muet 1 h 27 min 5 février 1936

La vie d'un ouvrier d'usine, employé sur une chaîne de production. Les mauvais traitements et rythme effréné imposé le poussent à la dépression nerveuse.

Très cher Charlie,

J’espère que tu me pardonneras la familiarité avec laquelle je m’adresse à toi mais j’ai le sentiment de si bien te connaître que je ne me vois pas te faire des ronds de jambe. Et comme je sais à quel point tu détestes qu’on te serve du « Monsieur Chaplin » …

Il y a bien longtemps que j’aurais dû t’écrire, Charlie … depuis que tu as changé ma vie, en fait. Tu les entends, ceux qui se gaussent ? Ceux qui pensent que je parle trop de toi, qui ne comprennent pas qu’un artiste, par son œuvre, par ses pensées, peut toucher quelqu’un au plus profond de son âme et de son cœur ? Faisons abstraction de leur présence et laissons les rire. J’ai trop de choses à te dire pour gâcher mon temps et mon énergie à tenter de les raisonner.

Il y a tant de choses que j’ai envie de te dire donc, mais je vais m’attarder sur l’un de tes chefs-d’œuvre, que j’ai revu hier soir, avec toujours le même bonheur et la même émotion : Modern times. Le problème avec tes films, cher Charlie, est qu’ils ont été à de nombreuses reprises disséqués, décortiqués, et de fort belles manières, d’ailleurs. Ici, la dénonciation des dérives du capitalisme, l’homme rouage de la machine et non la machine au service de l’homme, une société désoeuvrée qui doit remonter la pente après la grande dépression, tout a déjà été souligné et analysé à de nombreuses reprises. De même que beaucoup ont loué ton esprit visionnaire : les cadences de plus en plus infernales imposées aux ouvriers, les grands patrons qui surveillent les moindres faits et gestes de leurs employés, leur obsession du profit et de l’augmentation incessante de la productivité en empiétant toujours plus sur la liberté individuelle (ta géniale et en même temps terrifiante « eating machine » en est la parfaite illustration), … Tout ça, tu l’as vu venir. Tout comme tu mettras l’accent quelques années plus tard sur les dangers du nazisme, que tu as pressenti avant tout le monde, dans le Dictateur, ou la déchéance de la culture américaine dans ton beaucoup trop sous-estimé Roi à New York …

Mais ça n’est pas ce sur quoi je m’attarde quand je regarde les Temps modernes, Charlie. A la vérité, à chaque fois que je le regarde, (celui-ci comme tous les autres, d’ailleurs), je me pose inévitablement toujours la même question, à laquelle je ne pourrai jamais répondre : qu’est-ce que j’aime le plus chez toi ? Ton humour, ta tendresse, ta poésie, l’émotion que tu provoques ? Encore une fois, ici, tout cela se percute, se mélange pour former un ensemble savoureux, délicieux, au goût si prononcé de « c’est parfait, j’en veux encore » …

J’en veux pour exemple ta dénonciation de la société de consommation et de la manière si poétique avec laquelle tu t’y prends. Charlot est engagé comme gardien de nuit dans une immense galerie commerciale. Mais il se moque de tous les produits qui l’entourent, auxquels, de par sa condition de pauvre, il n’aura de toute façon jamais accès. Tu aurais pu choisir la facilité pour nous faire comprendre cet état de fait : un dialogue entre la gamine paumée qu’il a pris sous son aile et lui, à coups de carton et le tour était joué C’eut été tellement mal te connaître, tellement loin de ton intelligence, de ton génie. Par ton art, tu as donné naissance à l’une des plus belles scènes du film et à mes yeux, un de tes plus beaux moments tout court : Charlot trouve des patins, les chausse, et virevolte, aérien, léger, au milieu de ses lourds rayonnages chargés de consommables dont il n’a pas besoin. Comme toujours chez toi, c’est fin, subtil, poétique, tout comme l’est ce moment où il rêve d’une petite maison à lui, dans laquelle il vivrait avec la gamine, où les produits viendraient à lui et non lui qui irait aux produits : il cueillerait une pomme par la fenêtre, du raisin sur le pas de sa porte, une vache lui apporterait le lait à domicile … son jardin d’Eden … Charlot rêve petit, comme on devrait tous le faire. C’est simple, efficace. Tes messages sont naïfs, utopistes, mais nécessaires, peut-être encore plus aujourd’hui qu’à l’époque où tu les as présentés.

J’ai déjà eu l’occasion de dire à quel point j’aime également ton côté provocateur. Entre nous, Charlie, tu peux bien me l’avouer : ton patron, tu ne l’as pas choisi au hasard. Je ne suis surement pas la seule à avoir remarqué son étonnante ressemblance avec Henri Ford. Et je ne peux pas m’empêcher de repenser à cette photo de toi, début des années 20, posant à côté de lui après avoir visité ses usines, sur son invitation. Tu as emmagasiné les infos, tu as mis ça dans un coin de ta tête et tu t’en es servi de la plus brillante des manières. Mais comment t’en vouloir : Henri Ford, cet antisémite avéré, ne mérite que ton mépris et le nôtre avec.

Et si seulement c’était ta seule provocation ici … Charlie, à quoi pensais-tu avec ce drapeau rouge, que tu agites frénétiquement ? Toi qu’on prend pour un bolchévique depuis que tu as eu le malheur de te rendre en Russie, en 1921, alors que tu faisais un tour d’Europe … Tu devais bien te douter que ça provoquerait certains remous ! Commençant à te connaître, je miserais sur moitié provocation et moitié message caché : au même titre que Charlot est pris, à tort, pour un leader communiste, tu es, à tort, considéré comme sympathisant. Ton message est pourtant clair et évident pour qui prend la peine de le voir. Mais ils ne veulent pas Charlie, ça ne les intéresse pas. Mieux vaut pour eux te faire payer ton ouverture d’esprit et ta curiosité … Toutefois ça fait partie de ce que j’aime le plus chez toi : tu grattes encore un peu du côté de la religion, avec ce pasteur et sa femme si austères et antipathiques, tu égratignes la police qui traite les grévistes sans ménagement, tu pointes du doigt les conditions insalubres dans lesquelles vivent les plus démunis, ce taudis dans lequel tu te retrouves avec la gamine, …

Et puis il y a ce coup de grâce : ce magistral coup de pied au cul que tu colles aux « talkies », les films parlants que tu méprises, dont tu refuses l’existence, … Alors certes, on parle dans ton film, mais toujours au travers des machines : la patron via son écran de surveillance pour donner ses ordres, la présentation parlée de la machine à manger, les informations via le poste de radio … Ton coup de maître, c’est la non-sense song. Tu dois chanter mais tu as oublié les paroles. Tu improvises donc dans un charabia italo-anglophone incompréhensible. Mais en même temps que tu chantes, tu mimes l’histoire que raconte la chanson ! Et soudain tout s’éclaire, tout prend son sens : on comprend parfaitement de quoi il s’agit. Ton art a gagné, Charlie ! La victoire de la pantomime sur les mots ! Quel coup d’éclat ! Quelle intelligence …grandiose !

Il y a encore tellement de choses que j’aimerais te dire, Charlie, mais je laisse ça pour une prochaine fois. Je sais que tu n’aimes pas qu’on te dise que tu es un génie, mais propose moi un autre terme pour te définir et je te promets d’abandonner celui-là à tout jamais. En attendant, c’est le seul que j’ai sous la main et qui à mes yeux, te convient le mieux. Quelqu’un a dit : « les hommes ont créé les Dieux pour exister, mais les Dieux ont créé certains hommes pour prouver qu’ils existent ». Chaque jour qui passe, je suis de plus en plus convaincue que tu fais partie de ces hommes-là ! Qui mieux que toi … Alors, pour Modern Times, pour City lights, pour toute ton œuvre, pour tout ce que tu as fait et ce que tu as été, je n’ai qu’un mot à te dire, Charlie : MERCI …

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