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Les Têtards à la recherche de leur maman

Court-métrage d'animation de Kina Jajun et Te Wei Animation 16 min 1960

Dans un étang de Chine. des têtards nouveaux-nés partent a la recherche de leur mère.

[Ceci ne sera pas une critique du court-métrage, mais une présentation de ses enjeux artistiques et une introduction à l'œuvre du peintre Qi Baishi, en l'hommage de qui ce petit film fut réalisé.]

Quelques indications préalables

Avant toute chose : préférez cette version du métrage à toute autre, elle est la version la plus nette actuellement trouvable en ligne – ce qui n'est pas beaucoup dire. Elle ne comporte cependant pas de sous-titres, et c'est pourquoi au cours de ce texte, j'accompagnerai les estampes que ce film reprend à Qi Baishi d'une traduction de ce qui se dit pendant les scènes correspondantes.

En effet, quoique l'essentiel des Têtards à la recherche de leur maman soit à chercher à l'image, dans le style du dessin, il serait bien dommage de le découvrir sans pouvoir s'amuser du charmant jeu de piste pour enfants que constitue son intrigue : des têtards, nés en l'absence de leur mère, partent à sa recherche sans savoir que celle-ci est une grenouille, ni même à quoi une grenouille ressemble. Guidés par les indices parcellaires des animaux rencontrés, les têtards vont se trouver une possible maman dans à peu près tous les animaux de la rivière.

Avant d'y venir toutefois, il n'est pas inutile de préciser que, par-delà ce jeu de piste pensé pour les petits, Les Têtards à la recherche de leur maman fut à la fois le premier succès populaire de l'histoire de l'animation chinoise, une histoire que tous les enfants de Chine s'entendent raconter, et surtout une initiation à l'art d'un des plus grands peintres du XXème siècle : Qi Baishi.

Ici, je commencerai par une présentation générale du style pictural de Qi Baishi, puis je reprendrai synthétiquement l'intrigue, scène après scène, histoire de me substituer aux sous-titres manquants, et je lierai en hyperlien chacune de ces scènes aux estampes qu'elles empruntent.

L'art de Qi Baishi

Qi Baishi, donc, est un grand maître de l’estampe chinoise du XXème siècle, qui a porté cet art aux derniers confins du minimalisme. Rompant avec les paysages traditionnellement chargés de détails au profit de représentations de plantes, insectes & autres petits animaux, il cherche l’expressivité la plus riche par les moyens les plus parcimonieux et sur les sujets les plus humbles.

Il signe ses peintures "Vieillard Lentille d'eau", "Habitant temporaire des mirages" ou encore "Ermite de la Pierre-Blanche", et cherche à restituer sur le papier un univers évanescent où la vie jaillit au milieu du vide à la façon d'un pur jeu de formes et d'apparences passagères. Les sobriquets par lesquels il signe l'indiquent assez : la réalité que le noir de l'encre vient révéler sur le blanc du papier n'est aux yeux de Qi Baishi que fumée, mirage, instant saisi au royaume des illusions.

Parmi les constantes de son style :

La volonté de réduire les coups de pinceau à un nombre minimal ; Une capacité à produire des textures par de simples variations des quantités d’encre appliquée ; Un savoir-faire remarquable dans l'art de modeler finement les formes recherchées au seul moyen de la pression appliquée sur le pinceau, sans jamais repasser une deuxième fois sur une couche précédente ; La recherche d'un parfait équilibre spatial de la composition de l'estampe ;

... et le plus essentiel de son art, peut-être :

Le désir constant d'utiliser le vide du papier non comme un canevas vierge mais comme un milieu vivant préexistant à ce que l'encre va venir y révéler : Qi Baishi, pour le dire simplement, cherche à restituer jusqu’à l’effet de ce qu’il ne peint pas. Pourquoi peindre l’eau quand on peut décider que le blanc du papier est déjà l'eau, faire onduler le courant sur un corps immergé et ainsi peindre l’expressivité même de l'eau, sans avoir à en peindre la substance ?

Ainsi de même : quelques branchages soufflés feront ressentir le passage du vent à travers toute l'estampe, et le poids d’un oiseau sera rendu tangible par la torsion d'une tige de fleur sur laquelle il est posé. Qi Baishi, d'un mot, veut moins peindre les êtres en eux-mêmes que les effets qu'ils s'appliquent les uns aux autres dans leur mouvement.

L'intrigue

Pour en revenir au court-métrage de Te Wei, son histoire toute simple et la succession des animaux que les têtards interrogent pour savoir à quoi ressemble leur grenouille de mère sont ouvertement l’occasion de faire défiler à l’écran quelques unes des œuvres les plus célèbres de Qi Baishi. (L'animation allant jusqu'à garnir ses arrière-plans des fleurs de nénuphars et des fleurs de courgettes que le peintre affectionnait particulièrement.)

Et comme je l'indiquais déjà plus haut, le jeu de piste a nettement plus de charme si l’on sait ce que les animaux répondent aux têtards. Ainsi donc va l'histoire :

Une grenouille a l’idée mal avisée de s'absenter au moment où ses œufs s'apprêtent à éclore. Tout juste nés, ses têtards partent aussitôt en vadrouille, ne sachant rien de la vaste rivière où ils viennent d'embarquer. Ils commencent par croiser deux poussins avec lesquels ils se mettent à jouer avant que ceux-ci ne retournent se réfugier dans les plumes de leur mère poule. Eux aussi, se disent les têtards, doivent bien avoir comme ces deux poussins une maman quelque part. Ils décident de la retrouver. Ils croisent alors deux vieilles crevettes et leur demandent s’ils ne sauraient pas qui est leur mère. «Votre mère a de gros yeux», répondent les crevettes. Et les têtards partent à la recherche d’un animal aux gros yeux. Ils croisent une mère poisson aux yeux globuleux et s’écrient : «Maman, Maman !» — «Je ne suis pas votre mère, votre mère a le ventre blanc», répond la mère poisson rouge. Et les têtards partent à la recherche d’un animal au ventre blanc. Ils croisent un crabe au ventre blanc et s’écrient : «Maman, Maman !» — «Je ne suis pas votre mère, j’ai huit pattes et votre mère n’en a que quatre», répond le crabe. Et les têtards partent à la recherche d’un animal à quatre pattes. Ils croisent une mère tortue et son petit, qui ont bien chacun quatre pattes, et s’écrient encore une fois : «Maman, Maman !» — «Vous n'avez qu'à mieux regarder, ma maman me ressemble à moi, et moi je ne vous ressemble pas du tout : cherchez donc une maman qui vous ressemble» leur répond le bébé tortue. Et les têtards partent à la recherche d'une maman qui leur ressemble. Ils rencontrent enfin un poisson-chat, et se disent que lui a bien le même air qu’eux avec sa tête ronde et sa longue queue ! «Maman, Maman !» s'écrient-ils à nouveau. — Mais encore une fois, le poisson-chat leur répond qu’ils font erreur, qu'il n'est pas leur mère, et les têtards découragés reprennent leur chemin. Mais la maman grenouille, qui était elle aussi partie à la recherche de ses petits, vient de rencontrer le poisson-chat qui lui a indiqué le chemin. Enfin elle retrouve leur trace ! D’abord, les têtards sont un peu étonnés : cette grenouille ne leur ressemble pas du tout. Mais, leur explique-t-elle, en grandissant c’est eux qui se métamorphoseront un jour et deviendront grenouilles à leur tour.

Tout le monde reprend joyeusement son chemin. (En espérant avoir égayé le vôtre !)

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