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Des filles en noir

Film de Jean-Paul Civeyrac Drame 1 h 25 min 3 novembre 2010

Une ville de province. Noémie et Priscilla, deux filles de 17 ans de milieux modestes, nourrissent le même dégoût du monde, et la même violence. Elles inquiètent fortement leurs proches qui les sentent capables de tout...

J'avais découvert l'existence de Des filles en noir en voyant la bande-annonce avant une séance de "Les rêves dansants". J'ai toujours été attiré par les filles qui s'habillent en noir, les filles sombres, les goths, les filles à problèmes (sans être goth moi-même), du coup le titre de ce film-ci me plaisait forcément. Mais en voyant la bande-annonce, j'avais eu l'impression que ce serait le film d'un réalisateur qui veut parler d'un sujet qu'il ne connaît pas, voulant traiter d'un sujet de société un peu tabou, en attribuant au phénomène goth des caractéristiques qui ne sont pas les siennes, mais qui seraient seulement ce que s'imagine le réalisateur pour (s')expliquer quelque chose qu'il ne comprend pas. Enfin, c'était plus une crainte qu'une impression, car les scènes présentées dans la bande-annonce ne sont pas si mauvaises que ça. Elles m'ont laissé dans le doute à vrai dire, rien ne confirmait ou infirmait ma pensée, j'avais envie de rire de ce projet de film, mais sans trop avoir de quoi le faire. En tout cas, j'avais envie de voir Des filles en noir, en raison de mon attirance pour les goths, et, à défaut d'avoir droit à un bon film, pour m'en moquer. J'ai revu la bande-annonce aujourd'hui, et c'est vrai qu'elle est quand même loin de rendre honneur au film.

Les deux héroïnes, Priscilla et Noémie, me plaisent. J’aime leur look. J’aime la déco de leur chambre : un corbeau empaillé qui m’a rappelé mon envie d’avoir un mannequin à la Maniac chez moi, des posters de Joy division et The clash, une peinture qui m’évoque ce dessin superbe vu sur Deviantart : http://virgard.deviantart.com/art/Different-side-of-life-150268828 J’aime l’aigreur des deux filles, qu’elles doivent selon moi à leur clarté d’esprit, qui se remarque dans la formulation d’observations très lucides sur notre société. "Je suis sûr qu’il la drague juste pour la baiser." – "Elle le sait, elle doit avoir peur d’être seule". J’ai été surpris par cette scène où elles sont dans un bar et s’occupent en faisant ce genre de commentaires sur les gens qu’elles voient, et où elles désignent les personnes une par une en disant qu’elles sont foutues. Ca m’a surpris car j’avais ce même type d’activité au collège, avec un ami qui était pourtant loin d’être aussi pessimiste que moi, mais s’amusait en ma compagnie à imaginer la mort de telle ou telle personne passant devant nous. "Ils vont tous mourir", disais-je. (oui, j’ai toujours été troublé) C’est cette scène, arrivant assez tôt, qui m’a fait m’identifier et adorer déjà le film. "Tout le monde fait semblant, tout le temps", continuent les filles dans cette scène. Elles ne se distinguent pas des autres humains, elles n’ont pas cette prétention heureusement, elles ont aussi peu d’estime pour elles-mêmes que pour les autres. Elles n’ont d’estime que l’un pour l’autre, et la relation entre les deux filles, Priscilla et Noémie, est géniale, terriblement forte. Elles sont si proches, émotionnellement et physiquement, qu’on pourrait croire plus d’une fois qu’elles vont s’embrasser. Sauf qu’elles ne sont pas lesbiennes, mais le fait que la limite nous semble si fine renforce d’autant plus la puissance de leur amitié. Leur relation est presque passionnelle, j’ai pas vu de lien fort comme ça entre deux filles fictives depuis "Ginger snaps", où les deux héroïnes étaient des outcasts aussi. "Non, être ami c’est autre chose, c’est profond, on se dit tout. Ca ne vous lasse jamais tellement c’est fort". Là encore je me suis reconnu, étant donné ma réticence à qualifier quelqu’un d’ "ami".

Une autre de mes craintes était de tomber sur un film qui se veut totalement dark, au point d’en être poseur peut-être. D’emblée, avec la première séquence, j’ai compris que Des filles en noir était un film avec une sensibilité peu commune. Le réalisateur ne cède pas à la facilité, ou à l’envie de faire une œuvre-choc, avec tout ce que ça a de trop facile. La tentative de suicide avec laquelle s’ouvre le film est représentée sans violence ni sang, mais avec un calme et une douceur qui déstabilisent, mais qui sont très appropriés. J’ai ressenti la même chose lors de la scène de lecture en classe d’un texte d’Heinrich Von Heist, suivie d’une écoute de Schumann. La scène est apaisante, mais en même temps il y avait cette tension en étant dans l’attente des réactions violentes des autres élèves face à cet exposé des deux héroïnes, qui vont rompre le calme (enfin, j’ai sûrement été influencé parce que je savais quelle serait la réaction des autres en ayant vu la BA). L’écoute de l’opus de Schumann est accompagnée de reaction shots des personnes dans la classe qui restent silencieuses, ça m’a immergé dans la scène, me remémorant ces moments de calme à l’école durant lesquels, n’ayant rien d’autre à faire que d’écouter de la musique que la prof diffuse, on a une attention accrue, on observe autour de nous. C’est cela aussi qui m’évoque une mise en scène sensible et qui prête attention aux ressentis de ses personnages, ou des personnes en général. Il y a une dimension humaine dans ce film qui fait du bien, et à laquelle on ne s’attend pas étant donné qu’au cœur de l’intrigue il y a deux ados suicidaires. Le jour où les filles décident de se tuer, l’une d’elles va voir sa prof de musique, la remercie, lui disant qu’elle est la seule personne qu’elle respecte en dehors de son amie. On a là des personnages avec une âme, tout de même. Le réalisateur/scénariste Jean-Paul Cyveirac ne reste pas non plus clos sur ses deux protagonistes dépressives, ce qui est plus fort c’est qu’il arrive à traiter avec tout autant d’attention et de sérieux des personnages qui respirent la joie de vivre (ce que j’aurais du mal à faire). Il arrive à représenter les grands-parents d’une des filles, des gens niais mais qui m’ont touché. Ca ne fait pas toujours du mal de voir des gens qui se sentent bien.

Ce qui participe à la dimension humaine superbe de ce film, c’est aussi le jeu des actrices, les filles et la mère de l’une d’elles surtout, toutes très justes. Noémie et Priscilla sont déchirantes. La mère de Noémie, dans l’une des premières séquences, montre qu’elle en a marre du comportement de sa fille, mais juste après elle prononce une réplique avec plus de douceur, exprimant une tentative malgré tout de garder de bonnes relations avec son enfant. Le passage d’une émotion à une autre est très crédible. Le jeu des actrices permet d’ailleurs d’éviter le ridicule qu’aurait pu provoquer certaines répliques. Etant donné le sujet et l’état d’esprit des héroïnes, je pense qu’il était très difficile de caractériser Noémie et Priscilla comme des ados suicidaires sans tomber dans le cliché et de ne pas faire "poseur". Je sais pas comment j’aurais écrit ça moi-même, mais dans Des filles en noir je trouve qu’on évite vraiment bien ce que je craignais, surtout parce que les actrices ont confiance en le texte qu’elles prononcent, elles y croient, et donc on y croit aussi. Seul un "Je pense à la mort quand t’es pas là", au bout de 5mn, m’a fait grimacer. Il y a une idée vue dans la BA que je trouvais de trop, celle des tags, je trouvais que ça allait trop loin juste pour bien insister sur le fait que les héroïnes sont des rebelles, etc. Dans le film, mis dans son contexte, ça passe bien. En fait la BA est un assemblage de pleins de répliques et de scènes qui, prises séparément, paraissent un peu ridicules et cliché. Le film a une mise en scène plutôt simple, et d’ailleurs je trouve que c’est beaucoup plus efficace ainsi, certaines séquences sont d’autant plus fortes qu’elles sont effectuées en un seul plan. La seule petite originalité dans la réalisation, c’est l’idée du thème du brouillard, très sympathique.

Ce qui a achevé mon identification avec Des filles en noir, c’est une réplique qui arrive vers la fin : "Est-ce que tu as pleuré ?" – "J’ai souvent envie, ça vient jamais". J’ai failli durant ce film, lors de cette scène très douloureuse où Noémie confie son envie de se tuer à une femme paralysée dans son lit, presque incapable de parler. Elle lui dit que ce n’est pas une vie, d’être tout le temps alitée ainsi, et ce qui est terrible c’est qu’elle accable cette femme, qui ne peut trop répondre ou contester, du poids de cette confession. Et puis, Noémie, pour la rassurer, fait comme tous les autres humains, ceux qu’elle dénigre, elle fait semblant : elle fait croire qu’elle disait ça pour blaguer. Déchirant.

J’ai mis 9/10, carrément. Je suis conscient que j’ai adoré parce que c’est un film qui me touche personnellement, et je comprends également très bien qu’il est loin d’être pour tout le monde. Beaucoup risquent de n’y voir qu’un film très plaintif et pesant, mais Des filles en noir a été fait pour quelqu’un comme moi, je pense que je suis plus apte à l’apprécier que la plupart des gens, et faisant partie du public-cible très restreint, je peux dire que ce film est brillant. Alors qu’il aurait pu très facilement se casser la gueule au bout de quelques minutes. Un film très juste, et d’une surprenante humanité.

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