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Chaînes conjugales

Film de Joseph L. Mankiewicz Drame, romance et comédie romantique 1 h 43 min 20 janvier 1949

Trois femmes s'apprêtent à partir en pique-nique lorsqu'elles reçoivent une lettre d'une amie commune, Addie Ross. Celle-ci leur annonce qu'elle part avec le mari de l'une d'entre elles... mais laquelle ?

Trois amies partent en voyage pour la journée lorsqu'elles reçoivent, avant d'embarquer, la lettre d'une quatrième femme qui leur annonce avoir quitté la ville avec l'un de leur mari. Tout au long de la journée, les trois épouses pensent à leur couple et, par flashback, le spectateur découvre les raisons pour lesquelles leur mariage pourrait se briser... ou perdurer.

A Letter to Three Wives, sous ses allures de film léger, est une œuvre profonde et précieuse, une comédie de mœurs à la fois très drôle, très inventive esthétiquement et surtout très pertinente sur le fond.

En s'interrogeant sur leurs couples, et en se rappelant leurs troubles conjugaux passés, les trois femmes du film nous permettent de plonger dans l'Amérique d'après-guerre. C'est pour le pays le début de l'âge d'or, de la société de consommation. Le film explore intelligemment l'émergence de cette culture de consommation en mettant face à face un couple de publicitaires et un professeur de littérature (Kirk Douglas), les uns représentant le monde de demain, et le dernier, les valeurs sur le déclin, celles de l'érudition et du classicisme. L'une des scènes mémorables du film est la tirade acerbe de Kirk Douglas contre ce couple de publicistes caricaturaux et incultes, représentant une Amérique qui plonge dans les facilités décérébrantes du slogan :

« The purpose of radio writing, as far as i can see, is to prove to the masses that a deodorant can bring happiness, a mouthwash guarantee success and a laxative attract romance"

Une tirade parfois amputée du film lors de ses diffusions télévisées. A letter to three wives met en rapport culture légitime et illégitime, classes populaires et nantis. La première épouse dont on nous rapporte l'histoire est fille de paysans et, dans une crise d'hystérie et de pleurs bien habituelle dans les films américains de l'époque, dévoile une honte sociale profonde, apeurée qu'elle est d'avoir à intégrer un monde nouveau, celui des riches. Plus tard dans le film, alors qu'un couple de publicitaires est reçu avec faste et noblesse par une hôte prévenante et soucieuse de l'étiquette, qui tente tant bien que mal de policer le comportement trop populaire de sa cuisinière et de ses amis, on se rend compte que ces publicitaires, représentant la nouvelle élite américaine, n'ont rien de distingué : c'est au contraire un couple assez rustre et sans finesse, que seul l'argent, et la progression de leur système d'argent, intéresse.

L'argent est d'ailleurs un thème très important de ce film. Il est au cœur de l'une des trois sous-intrigues, de l'un des trois couples : une jeune femme pauvre s'est mariée à un très riche patron local, un « futur géant » de l'entrepreneuriat américain. Elle est jeune et sans le sou, mais tire intelligemment parti de son seul capital ; son physique. Lui est vieux et moche, mais, on l'a dit, très riche. Mankiewicz tire de ce duo des interactions à la fois subtiles et comiques. Il retranscrit bien la manipulation du jeu de séduction et met en scène deux personnages très caustiques, dont les accroches verbales sur fond de « je t'aime, moi non plus » sont savoureuses au possible. Mankiewicz n'idéalise pas les relations conjugales, qui sont bien comprises, au-delà du cœur, comme des relations de pouvoir. Cet excellent film est, selon l'expression de Lourcelles, une satire sociale « où la verve de Mankiewicz parait pour la première fois dans toute son acidité et son brillant ».

Au-delà de ces qualités critiques, le film touche à l'excellence artistique. La réalisation de Mankiewicz est, comme à l'accoutumée, sobre, mais se permet quelques débordements plaisants ça et là (les effets de réalisation pour épouser l'ivresse d'un personnage). La créativité et l'innovation de ce film sont surtout sonores. Les moments de basculement du temps présent au temps passé sont, la plupart du temps au cinéma, des moments très clichés. Ce n'est pas le cas ici : on remarquera deux transitions où ce n'est pas la vue qui se distend, comme le veut le cliché, mais le son. C'est une « madeleine sonore » qui vient accrocher l'attention d'un personnage pour le faire basculer dans un souvenir. Allongée sur l'herbe, l'une des épouses s'interroge sur le comportement bizarre de son mari : des interrogations raisonnent dans sa tête : « Why wouldn't George go fishing ? Why the blue suit ? ». Ces phrases sont répétées de manière déformées et mixées à des notes de musique, comme cela se fera souvent dans des albums electro ou trip hop, quarante ans plus tard : cet « anachronisme » a de quoi surprendre ! La seconde transition est encore plus fascinante et réussie : une épouse remarque une fuite d'eau sous un lavabo : l'égouttement régulier de l'eau dans un sceau placé sous la fuite « fait musique » : l'écoulement rapide est celui du métronome angoissant, de l'horloge bruyante ; une question se pose à nouveau : « Maybe you haven't got everything you wanted after all ? ». Puis la question est répétée, à nouveau fortement mixée, et fondue dans le bruit de l'eau.

Les questions en voix off viennent tourmenter l'esprit des trois femmes, cette voix off, élégante, piquante et parfois moqueuse, est celle de l'auteure de la lettre, Addie, que le spectateur attend tout le long du film, mais qui ne viendra pas, qui est en fait la mauvaise et la bonne conscience de chacun des personnages, une déesse, une omnisciente, un fantôme (comme l'indique la dernière scène), qui pousse chacun des trois personnages à une introspection douloureuse.

Mankiewicz réalise là le film parfait : aussi intelligent que comique, aussi caustique que sentimental, aussi populaire que noble, un film facile à suivre car brillamment construit, mais également un film fascinant car distillant discrètement des merveilles d'audace créative.

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