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Les Hommes du président

Film de Alan J. Pakula Thriller et historique 2 h 18 min 9 avril 1976

L'histoire vraie de l'enquête menée par Carl Bernstein et Bob Woodward, deux reporters du Washington Post, qui révéla au grand jour le scandale du Watergate et aboutit à la démission du président Richard Nixon.

Dans une Amérique qui croit encore à son rêve, le journaliste n’a pas forcément bonne presse. Pourquoi, au fond, écouter un relayeur de fait lorsque les contes de fée semblent beaucoup plus audibles, ou charmant c’est selon. C'est ainsi que le cinéma classique va souvent représenter l’animal scribouillard comme étant soit un perfide manipulateur, créant de toute pièce le fameux John Doe chez Capra, soit un pauvre hère désabusé, délaissant la vérité au profit de la légende chez Ford. Seulement, au cours des années 60 et surtout 70, le rêve devient une notion galvaudée et c’est la déprime qui prime chez l’oncle Sam : depuis le Vietnam, l’armée n’a plus aucune gloire à afficher ; depuis le Watergate, la figure présidentielle n’a plus aucune auréole à exhiber. Dès lors le journaliste, de par son éthique et son professionnalisme, peut être l’instigateur d’une quête de vérité assimilable à une reconquête de l’estime de soi pour un pays en manque de repères moraux.

Des repères moraux que Alan J. Pakula tente déjà de ressusciter en 1974, avec l’excellent À cause d’un assassinat, en confrontant journalisme et complot politique. Une démarche que Les Hommes du président va venir parachever dès l’année suivante, en évoquant sur le mode journalistique le scandale du Watergate. Adapté de l’ouvrage écrit par les journalistes ayant fait tomber l’administration Nixon, le film fait du refus du didactisme et des conventions dramatiques sa singularité (par de sur-dramatisation, de musique intempestive, etc.), préférant plutôt faire la part belle aux dialogues, aux acteurs (Hoffman, Redford, Robards...) et à un ancrage profondément réaliste (rythme patient reflétant le laborieux travail d’enquête, reconstitution fidèle de la rédaction du Washington Post, etc.). Tout est fait pour que la quête de vérité sonne juste, pour que le climat paranoïaque et l’enquête de terrain soient authentiques.

Pour ce faire, Pakula n’hésite pas à étirer certaines séquences en longueur afin d’en relever l’importance comme le sentiment d’inconfort pouvant en émaner. Nous suivrons ainsi les deux intrépides reporters tandis qu’ils tenteront de remonter jusqu’à la source d’une histoire pour laquelle très peu des individus auxquels ils tenteront de soutirer de l’information seront prêts à se mouiller, eux qui ne se contenteront que de confirmer certaines pistes tout en insistant pour demeurer sous le précieux couvert de l’anonymat. Il sera vite clair qu’il y a anguille sous roche de par la façon dont ces derniers nieront les faits, se rétracteront subitement ou refuseront carrément de parler, comme s’ils avaient toujours l’impression d’être étroitement surveillés par les individus qu’ils ont accepté de servir, comme si une tierce personne réussissait à s’interposer entre eux et les journalistes pour les empêcher de parler. Pakula aura réalisé à cet effet plusieurs scènes d’anthologie, comme ces rencontres entre Woodward et son informateur dans un sombre recoin d’un stationnement souterrain, ou encore ce remarquable plan-séquence de six minutes, tourné avec un split diopter, faisant le focus en même temps sur le premier et l’arrière-plan.

Parallèlement, le film de Pakula propose un formidable regard sur le travail comme l’univers journalistique. Le réalisateur américain rend bien évidemment un hommage on ne peut plus senti à la détermination des deux rédacteurs (campés avec fougue par Robert Redford et Dustin Hoffman) qui auront su aller au bout de cette affaire. L’accent sera d’ailleurs mis exclusivement ici sur leur vie professionnelle et leur travail d’équipe sans que la progression de la relation entre ces deux reporters qui n’avaient pas encore eu la chance de se faire valoir ne suive un arc dramatique traditionnel où le duo aurait dû faire plus amples connaissances avant de développer une certaine complicité, trame vers laquelle pointera un premier contact pas totalement amical entre Woodward et Bernstein avant d’être aussitôt tassée du revers de la main par Pakula.

Les Hommes du président, ainsi, séduit par sa manière de rendre compte de la réalité journalière comme de l’atmosphère régnant dans les locaux d’un grand quotidien. La caméra du directeur photo Gordon Willis s’immisce dans les réunions d’éditeurs, observe les protagonistes durant de longs instants tandis que ceux-ci s’affairent à la tâche et que résonne en arrière-plan le bruit des machines à écrire et s’active ce microcosme de diffusion de l’information. C’est à ce niveau que la minutie et la patience de Pakula rapportent définitivement le plus au final, son triomphe passant à la fois par son excellente gestion de plateau et la clarté des méthodes employées pour permettre au spectateur de comprendre automatiquement les enjeux sous-jacents à la publication d’un reportage et à la récolte des faits menant à sa rédaction. Seulement, le film a sans doute les défauts de ses qualités : en investissant ainsi le cinéma-vérité, voire le “journalisme-vérité”, il ressemble parfois plus à un documentaire qu’à une œuvre de fiction. En oubliant de creuser ses intrigues secondaires et ses personnages, il peine à prendre de la hauteur par rapport à son sujet et à passionner outre-mesure un spectateur qui connait déjà les grandes lignes de l’affaire. Un écueil, d’ailleurs, que David Fincher évitera avec Zodiac, film clairement inspiré par la méthode Pakula, puisque l’enquête policière se doublera d’une subtile métaphore de la condition humaine.

Cela étant dit, Les Hommes du président convainc par sa représentation de la détermination de l’homme dans sa quête de vérité face à un pouvoir ne pouvant pas toujours s’en tirer à bon compte. Après l’inquiétant pessimisme qui planait au-dessus du scénario sans issue de À cause d’un assassinat, la population américaine pouvait enfin oser croire que tout n’était pas totalement joué d’avance. L’une des séquences les plus marquantes du présent exercice demeure à cet effet celle où Woodward et Bernstein rédigeront l’article qui allait secouer une bonne fois pour toutes les fondations de l’administration Nixon : tandis que les écrans de télévisions retransmettent l’assermentation du trente-septième président, le bruit des machines à écrire se fait incessant, assimilant l’information à une décharge de mitraillette, à une déflagration de vérité.

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