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La Belle et la Bête

Film de Jean Cocteau Drame, fantastique et romance 1 h 36 min 29 octobre 1946

Une jeune femme prend la place de son père en tant que prisonnière dans un château. Son gardien est une créature qui souhaite se marier avec elle.

Le début d'une féerie

Toute personne ayant vu La Belle et la Bête du poète Jean Cocteau se souvient de ce fameux générique où l'on voit le réalisateur se mettre à écrire à la craie, sur un vieux tableau d'école, la composition de l'équipe technique du film. Apparaît ensuite un message écrit de manière enfantine servant d'avertissement avant que l'histoire ne commence : « L'enfance croit ce qu'on lui raconte et ne la met pas en doute. Elle croit qu'une rose qu'on cueille peut attirer des drames dans une famille. Elle croit que les mains d'une bête humaine qui tue se mettent à fumer et que cette bête en a honte lorsqu'une jeune fille habite sa maison. Elle croit mille autres choses bien naïves. C'est un peu de cette naïveté que je vous demande et, pour nous porter chance à tous, laissez-moi vous dire quatre mots magiques, véritable « Sésame ouvre toi » de l'enfance : Il était une fois... Jean Cocteau ».

Il est amusant de voir un tel message au tout début d'un film. C'est comme si le public avait besoin d'être préalablement conditionné pour être en mesure d'appréhender correctement une adaptation de conte de fées, genre littéraire plongeant son lecteur dans un monde imaginaire et dont la fameuse phrase d'introduction « Il était une fois » en constitue la porte d'entrée, faisant comprendre à l'enfant qu'il va voyager dans un univers différent de notre réalité. Pour l'adulte, la phrase a une portée nostalgique supplémentaire car elle le renvoie à sa petite enfance où lui-même découvrait les contes de fées pour la première fois. C'est d'ailleurs cette nostalgie, couplée à la volonté de recréer un retour à l'enfance féerique, qui pousse Cocteau à réaliser le film lorsqu'il s'est souvenu à quel point il était heureux lorsque sa nourrice lui racontait l'histoire de La Belle et la Bête le soir avant de s'endormir.

Une autre raison poussant Cocteau à transposer à l'écran un conte de fées est de rendre hommage à tous ces auteurs français qui ont façonné le conte à l'orée du XVIIIème siècle. Parmi ces écrivains, on retrouve bien sûr Madame Leprince De Beaumont, l'auteure de La Belle et la Bête, mais aussi Marie-Jeanne L'Héritier de Villandon, Henriette-Julie de Castelnau de Murat, Marie-Catherine d'Aulnoy et le plus connu d'entre tous, Charles Perrault qui a marqué à jamais l'histoire de la littérature française et mondiale avec son recueil Histoires ou contes du temps passé (ou Conte de Ma Mère l’Oye), publié en 1697 et regroupant des contes tels que Le Petit Chaperon Rouge, Cendrillon ou La Belle au Bois dormant.

Il est toutefois important de préciser que les contes en tant que tels n'ont pas été inventés par ces auteurs. L'histoire de Peau d'Âne existait bien des siècles avant que Perrault ne l'écrive. Aux origines, les contes étaient avant tout des histoires transmises oralement que ce soit par par un troubadour venu divertir un village ou par une grand-mère les racontant à ses petits-enfants. Évidemment, chacun de ces transmetteurs pouvait modifier à sa guise les contes pour que ceux-ci s'incorporent aux folklores et autres traditions locales.

S'ils n'ont pas inventé ces histoires, la force et l'originalité de Charles Perrault et de ses consoeurs est d'avoir entrepris de rédiger sous forme d'écrit ces contes de tradition orale. Et comme chaque conteur, ils en ont modifié la substance à leurs goûts, Perrault se concentrant, entre autres, à transmettre un message moral à travers ses histoires. Les contes de fées se présentent donc comme des histoires universelles existant depuis la nuit des temps et ne demandant qu'à être transmises par des artistes qui s'en approprient le contenu. Finalement, Cocteau se révèle être un nouveau passeur de ces contes, à la différence près que cette fois, il ne raconte pas l'histoire de La Belle et la Bête avec sa voix ou une plume mais avec une caméra, le célèbre poète étant fasciné depuis toujours par le septième art. Il y voit en effet un magnifique outil pour diffuser sa poésie dans un langage universel, et ce grâce à la puissance d'évocation des images.

Cependant, il est encore en 1945 assez inexpérimenté dans le métier de réalisateur. Il ne compte à son actif qu'un film d'art et d'essai confidentiel réalisé en 1930, Le Sang d'un poète. Or ici, il a besoin de moyens considérables pour filmer le conte de La Belle et la Bête. Il approche la société Gaumont mais celle-ci est très frileuse à l'idée de produire un tel film et préfère passer la main, obligeant Cocteau à chercher des investisseurs privés. Une fois cela fait, le tournage peut donc enfin se lancer.

Le poète français ne le sait pas encore mais il vient de s'engager dans une entreprise jonchée d'embûches où chaque scène se révélera être un casse-tête technique. Dans cette lutte pour créer son propre conte de fées et le rendre crédible aux yeux des adultes, qu'il qualifie de prompts aux dangers, fiers du doute et armés de rire, il devra puiser au plus profond de lui les forces nécessaires, d'autant plus qu'il souffrira d'une maladie de la peau durant l'entièreté de ce tournage que l'on peut qualifier de maudit. Un tournage qui durera neuf mois, le temps d'un accouchement très difficile...

Une ambiance à la « Vermeer »

Le début du film s'ouvre sur la demeure d'une famille bourgeoise sur le déclin en raison des difficultés économiques que rencontre le patriarche (Marcel André), armateur de métier. Les deux soeurs (Mila Parély et Nane Germon) tentent de conserver les apparences en continuant de se rendre aux sorties mondaines avec le plus bel apparat pendant qu'elles obligent leur troisième soeur, appelée Belle (Josette Day), à rester à la maison pour effecteur toutes les tâches ingrates d'une femme de ménage. Docile et emplie de bonté, celle-ci s'exténue à la tâche sans rechigner. La situation est vue et commentée de manière cynique par l'unique frère de la famille (Michel Auclair) tandis que son ami Avenant (Jean Marais) est follement amoureux de Belle et lui demande sans cesse sa main, ce qu'elle refuse à chaque fois prétextant qu'elle doit s'occuper de son père.

Le cadre du film avec ses intérieurs bourgeois fait immédiatement penser aux peintures hollandaises du XVIIème siècle, ce qui n'est pas un hasard quand on sait que Cocteau voulait que toutes les scènes, se déroulant dans le village de Belle, rappellent le style du peintre Johannes Vermeer. L'artiste hollandais était connu pour ses nombreuses toiles représentant des scènes de la vie quotidienne et domestique dans les grandes maisons de maître, à l'image de l'une de ses oeuvres les plus célèbres, La Laitière, montrant une femme en train de verser du lait dans un bol.

Choisir une atmosphère à la Vermeer pour présenter les premières scènes du film est une idée audacieuse à plus d'un titre car, en plus de magnifier l'esthétique de la photographie, elle incarne et renforce la situation montrée à l'écran, à savoir la représentation de Belle qui occupe une place de servante dans la demeure et passe son temps à récurer le parquet. Celle-ci a d'ailleurs la même silhouette et les mêmes habits que La Jeune Fille à la perle, autre oeuvre célèbre de Vermeer.

Les jeux d'ombre et de lumière présents dans les peintures du maître servent aussi d'inspiration à Cocteau pour créer ses contrastes avec le noir et blanc de son film. Enfin, le caractère réaliste du quotidien décrit dans les toiles de Vermeer s'inscrit parfaitement dans le film, ce qui permettra de créer une plus grande surprise auprès du spectateur lorsque le récit basculera par la suite dans le merveilleux.

Autre élément important à souligner dans cette séquence et qui vaudra pour les suivantes, c'est le langage employé par les personnages qui est lapidaire, haché et très populaire. On retiendra le jeune frère qui n'hésite pas à dire en voyant ses soeurs : « Ces garces se prennent pour des princesses ! ». Ce type de langage est assez étonnant car en 1945, les dialogues des films ont plutôt tendance à vouloir se rattacher à l'Académie Française en adoptant un ton soutenu et relevé.

Cette volonté de Cocteau, de trancher avec ce type de dialogue, peut être vue comme un désir de révolte contre le système français mais aussi comme celui de minimiser l'oral pour se concentrer sur la force des images. Il est également légitime de se demander si ce choix n'a pas été fait pour rendre hommages aux conteurs du XVIIème siècle qui employaient eux-aussi un langage que l'on pourrait qualifier de populaire. En effet, alors qu'en 1690 la majorité des écrits classiques puissent leur inspiration dans la haute culture et s'adressent aux érudits et à la noblesse, Perrault et ses consoeurs tentent justement avec leurs contes d'apporter de la simplicité dans leur écriture pour se rapprocher le plus possible de la langue parlée par le peuple français, et ce afin de lui rendre la lecture des contes le plus accessible possible. L'historien Jean-Paul Sermain illustre cette tendance en expliquant notamment en ce qui concerne Perrault que celui-ci lorsqu'il écrit « choisit une syntaxe ramassée, des enchainements et un rythme venu de l'oral, un registre familier nourri de la conversation ». On peut également citer Madame d'Aulnoy qui n'hésite pas, pour se rapprocher du langage oral, à créer dans ses contes des néologismes (« la princesse se débichonne ») ou à employer des onomatopées (« le chien allait devant elle en faisant jap jap jap »).

C'est pourquoi dans un conte, on est souvent étonné par le caractère lapidaire du texte, celui-ci racontant les péripéties de manière succinctes sans jamais s'appesantir sur une description trop détaillée des décors, des personnages ou de leurs pensées. Dans un conte, on lira simplement que le héros a gravi une montagne mais nous n'aurons pas un résumé détaillé de cette escapade.

Finalement, qu'il l'ait fait consciemment ou non en utilisant un langage populaire, Cocteau s'est rapproché des conteurs français dans cette volonté de rendre son histoire la plus accessible et la plus universelle possible grâce à son langage.

Une plongée dans le merveilleux

Après la présentation des personnages, le père de Belle décide d'aller au port pour récupérer l'argent des marchandises de son bateau, et ce dans le but de rembourser ses créanciers. Avant de partir, il demande à ses filles ce qu'elles veulent qu'il leur rapporte comme cadeaux. Les deux mauvaises demandent les plus beaux habits ainsi qu'un singe et un perroquet tandis que Belle ne demande qu'une simple rose. Une fois arrivé au port, le père découvre que ses avoirs ont déjà été saisi par d'autres créanciers. Sans le sou, il décide de retourner tout de suite chez lui en pleine soirée à travers les bois. C'est là qu'il découvre un mystérieux château et que l'univers merveilleux apparaît, le merveilleux étant défini par l'auteur Tzvetan Todorov comme tout ce qui touche à un surnaturel inexpliqué.

La traversée dans les bois est un passage narratif très récurrent dans le conte de fées. De fait, la forêt constitue souvent une source de menace dans laquelle le héros se perd pour tomber sur un ennemi mortel. On pense immédiatement à des oeuvres comme Hansel et Gretel qui découvrent une maison de confiserie habitée par une méchante sorcière ou encore le petit chaperon rouge qui rencontre le grand méchant loup. De manière plus générale, la forêt constitue le portail vers un monde fantastique. C'est en effet en s'éloignant des villes et de la civilisation pour pénétrer dans les bois sauvages que les éléments magiques et merveilleux apparaissent. La Belle et la Bête n'échappe pas à la règle avec le père qui, en décidant d'arpenter la forêt, quitte sa réalité pour découvrir un château empreint de magie.

Cet emploi de la forêt comme un « sas vers l'Autre -Monde », pour reprendre les mots de l'auteur Rimasson Fertin, trouve une explication historique. Au Moyen-âge, les classes populaires étaient sujettes aux croyances superstitieuses et païennes. En effet, beaucoup croyaient en la magie et ses créatures chimériques telles que les fées ou les dragons. Ces superstitions finirent par s'estomper grâce à l'instauration de la civilisation et du christianisme qui s'imposèrent au fil des siècles. Toutefois, beaucoup de gens, même s'ils avaient été converti au christianisme, continuaient de penser que dans les zones encore sauvages et non-civilisées (les forêts, les landes, les routes de grands chemins), cette présence magique, souvent menaçante, était toujours là.

Or, les conteurs du XVIIème situaient, la plupart du temps, leur récit à l'époque du Moyen-âge et reprenaient beaucoup d'éléments issus du paganisme. Il est donc normal que l'on retrouve cette idée que la magie provienne de zones non-habitées par les êtres humains. C'est également cette affiliation au Moyen-âge qui explique la présence récurrente dans les contes de personnages tels que des princesses, des chevaliers ou des rois.

Mais revenons à la scène en question où le père arrive au château. Complètement perdu dans cette forêt obscure, il voit alors un mur de branches s'ouvrir devant lui pour laisser place à une allée sombre au bout de laquelle se trouve un château lumineux. Il saute aux yeux que ce plan est une référence à la gravure de Gustave Doré qui illustre le conte de La Belle au Bois dormant de Perrault et où l'on voit le jeune prince traverser la forêt pour arriver au château où se trouve sa bien-aimée endormie.

Cette référence est tout à fait spectaculaire. Alors que l'esthétique du film lors des 15 premières minutes étaient placées sous l'égide d'une ambiance à la Vermeer, celle-ci bascule ici complètement et nous plonge dans l'oeuvre de Doré, artiste français qui avait illustré en 1862 une ré-édition des contes de Charles Perrault. On abandonne donc le réalisme quotidien hollandais pour une atmosphère sombre et onirique. On y voit le héros, complètement esseulé, entouré d'une forêt dense et sombre d'où peut surgir n'importe quel danger. La seule lueur d'espoir dans cette gravure se trouve au fond du décor avec le château et sa source de lumière constituant la destination du héros.

Dans ses illustrations des contes de Perrault, Doré s'est démarqué des autres illustrateurs en proposant, plus qu'une simple description des textes de Perrault, une retranscription des sentiments émanant de ceux-ci. Par exemple, les nombreux passages inquiétants dans la forêt présents dans les contes, que ce soit dans le Petit Poucet, Le Chat Botté ou la Belle au bois dormant, ont ce même ton lugubre dans les gravures grâce, entre autres, au cadrage de l'image. En effet, celle-ci est verticale, rendant les arbres terriblement grands et écrasant les personnages qui sont entourés d'une noirceur qui menace à tout moment de les dévorer.

C'est toute cette symbolisation que Cocteau retranscrit à l'écran durant les scènes se déroulant dans le château et où la majeure partie des gravures de Doré sont reprises. Ainsi, la Bête dans certaines de ses postures rappelle le Chat botté, la Belle qui tente de s'échapper du château renvoie à peau d'âne fuyant son père et la Bête confiant une clé à la Belle fait immédiatement penser à Barbe-Bleue donnant le même objet à son épouse. Cocteau rend un vibrant hommage à Gustave Doré en donnant littéralement vie aux gravures et en adoptant le même souci du détail qui animent celles-ci.

Mais plus que tout, cette différence d'esthétisme (Vermeer pour la demeure de Belle et Doré pour le château de la Bête) permet de montrer la différence entre ces deux mondes. D'un côté nous avons la réalité et de l'autre la fantaisie. Si la forêt constitue le passage vers un autre monde dans les contes, ce sont ici surtout les gravures de Doré qui représentent ce fameux portail.

Un étrange château

Une fois arrivé dans la cour, le père pénètre dans le château. Sur les murs, une rangée de bras, tenant des candélabres qui s'allument, le dirige vers une salle à manger somptueuse où, dans la cheminée, deux personnes sont littéralement emmurées. Cocteau résume très bien la scène : « Le feu flambe. La pendule sonne. La table est mise, couverte de vaisselle, de carafes, de verres du style Gustave Doré, tout au bord de l'horrible. (Style gare de Lyon). D'un désordre de lierre, de fruits, sort le bras vivant qui s'enroule au candélabre. »

Cette séquence d'un onirisme profond et toujours aussi fidèle au style de Doré est peut-être la scène la plus représentative du film avec ce château prenant subitement vie. C'est celle qui nous plonge au plus profond de la féerie voulue par Cocteau. D'un naturel fou, elle fut pourtant une gageure à tourner obligeant le poète, aidé par René Clément assistant-réalisateur sur le film, à multiplier les trucages visuels.

Cocteau met de la peinture sombre sur les têtes dans la cheminée pour ne pas trop les humaniser et permettre à l'éclat de leurs yeux de ressortir. Pour la rangée de candélabres allumés, tout un exercice technique est requis et est expliqué par Cocteau comme ceci : « Les candélabres suspendus par les fils invisibles se balancent au bout des bras aveugles. Carré imagine des supports noirs. Les machinistes les construisent. Après une heure de travail, les supports se confondent avec les murailles et les candélabres se tiennent droits. Cette forêt de lumière étonne. Clément ajoute la vie des flammes de bougie grâce à un contreplaqué qu'on agite. Je tourne cette image qui me semblait incontournable avant la semaine prochaine ».

La scène se poursuit. Le père après s'être repu quitte à la hâte le château. Il découvre alors une cour somptueuse constituée de statues géantes d'animaux qui annoncent le caractère bestial et animalier du film. Alors qu'il se dirige vers la porte de sortie du domaine, il voit une superbe rose qu'il décide de cueillir pour la ramener à Belle. Dès qu'il la touche, la Bête surgit des buissons. Avec un air un brin goguenard, rappelant le Chat Botté, elle déclare : « Vous volez mes roses qui sont ce que j'aime le mieux au monde. Vous jouez de malchane car vous pouviez tout prendre chez moi sauf mes roses et il se trouve que ce simple vol mérite la mort ».

On distingue immédiatement tout le caractère sauvage de la Bête par cette décision brutale de mise à mort. Ce à quoi le père va évidemment tenter de se défendre. Après une vive discussion, la Bête finit par trancher : le père aura la vie sauve si il lui ramène l'une de ses filles. Ce dernier n'a d'autre choix que d'accepter et repart chez lui avec le cheval de la Bête, appelé Magnifique.

C'est ainsi que nous est présenté la Bête. Sous toute cette fourrure, se cache Jean Marais qui tient de la sorte un double rôle dans ce film : la Bête et Avenant. Cette bizarrerie sera expliquée plus loin dans l'analyse. Ce choix de casting est fort audacieux de la part de Cocteau quand on sait que Marais était à l'époque l'idole des jeunes. Nul doute que le poète, ami de Marais, voulait donner à celui-ci un rôle qui écorne son côté bellâtre pour lui permettre ainsi de révéler d'autres facettes de son talent d'acteur.

Ce tournage fut toutefois infernal pour Marais du fait du costume qu'il devait porter pour incarner cette terrible Bête. Chaque jour nécessite en effet jusqu'à 4 heures de maquillage où on lui colle sur la visage des milliers de poils. Il faut ajouter à cela le fait qu'il doive porter un costume de noble qui le gêne dans la majorité de ses mouvements. Marais aura plusieurs fois des réactions allergiques à ce costume et, comme si ce n'était pas assez, le destin s'acharne sur lui en lui faisant apparaître un énorme furoncle sur la cuisse, lui rendant toute marche fort pénible. La Belle et la Bête fait définitivement partie de ces tournages maudits où le sort semble s'acharner de jour en jour sur toute l'équipe. Il faut parfois souffrir pour être Bête...

Belle au château

La scène suivante revient dans la maison de Belle et son ambiance à la Vermeer. Le père est assis sur son fauteuil au pied de la cheminée et toute la famille l'entoure. Il leur raconte l'histoire hors du commun qui vient de lui arriver. On remarquera que la façon dont le père relate les événements est fort proche de celle dont on narrait les contes de fées à l'époque. Dans les familles bourgeoises ou les soirées mondaines, tout le monde se réunissait autour du conteur dans des salons cossus pour l'écouter attentivement.

Cette coutume a d'ailleurs été illustrée dans l'une des gravures de Doré qui montre une vieille dame racontant une histoire à ses petits-enfants qui l'entourent. C'est ainsi que Cocteau s'amuse à confronter Vermeer à Doré, à confronter le réel au merveilleux.

Suite aux explications du père, les échanges sont vifs pour savoir qui doit se rendre chez la Bête. Evidemment, les deux vilaines soeurs exigent que ce soit Belle qui y aille vu que c'est à cause de la rose si tout ce drame s'est produit. Avenant la défend en se montrant particulièrement violent, hurlant qu'il faut aller au château pour tuer cette Bête. Finalement, Belle décide à l'insu de tous d'être captive de la Bête. Elle enfourche Magnifique et se rend au château.

Son arrivée est filmée dans un ralenti à la musique enchanteresse. La séquence est d'une telle grâce que Belle ne courre même plus dans le couloir mais glisse dessus. Elle arrive finalement dans sa chambre et voit dans le reflet d'un miroir magique son père malade. Elle décide donc de quitter le château mais tombe nez-à-nez sur la Bête dont la laideur la fait s'évanouir sur place. La Bête remet Belle dans sa chambre et la prévient que tous les soirs à 19h, il soupera avec elle.

La morale dans les contes

Lors de ce premier repas ô combien intimidant, la Bête annonce à Belle comment va se dérouler sa captivité: «J'apparaîtrai chaque soir 7 heures. Avant de disparaitre, je devrai vous poser une question. Toujours la même. Belle voulez-vous être ma femme ? »

La question a son importance car on apprend ultérieurement que la Bête était avant un jeune prince et que c'est une fée qui l'a transformé en ce qu'il est. La seule manière pour lui de revenir humain est de se faire aimer. On y voit ici tout le caractère imaginatif des contes de fées et leur façon de créer un monde merveilleux soumis à des règles propres et magiques qui sont le fruit de l'inventivité de l'auteur. Comme on peut le voir, les bases magiques sur lesquelles reposent le récit proviennent la plupart du temps des pouvoirs des fées qui usent souvent du sort de métamorphose pour punir, comme dans ce cas-ci avec La Belle et la Bête, ou pour récompenser, comme la bonne fée dans Cendrillon qui permet à cette dernière de se rendre au bal en transformant une citrouille en carrosse.

Cette créativité débordante valut au XVIIème siècle aux contes de fées d'être qualifiés d'ouvrages d'imagination. Ceux-ci, comme le soulignent les écrivains Moncrif et Sermain, s'affranchissent des réalités historiques et de la vraisemblance. Cette appellation n'était pas très bien vue à l'époque où, il faut le rappeler, nous étions en plein siècle des Lumières et où les sciences et la raison étaient promues.

Mais cette imagination débordante de ces récits est loin d'être vaine et chaque fait magique décrit fait office d'hyperbole symbolisant un sentiment ou un événement. Pour reprendre les mots de Jean-Paul Sermain : «Le mérite du conte est moins de surprendre par de faciles infractions aux lois du monde que de nourrir la rêverie par des péripéties, des situations, des héros exceptionnels et d'éveiller des résonances profondes dans le coeur de chacun : épisodes féeriques et phénomènes surnaturels valent par ce qu'ils expriment ou suggèrent ».

Concernant La Belle et la Bête, le fait que la Bête renferme sous sa fourrure un être humain exprime l'idée qu'il ne faut pas se fier aux apparences et que, ce qui compte le plus est la beauté intérieure et non extérieure. Bref, pour reprendre le vieil adage : l'habit ne fait pas le moine. Durant le conte, la Belle le comprend en vivant au jour le jour avec la Bête et en découvrant que cette dernière est un être plein de bonté et d'attention.

Comme la majorité des contes, celui de La Belle et la Bête possède donc une morale assez forte imprégnant tout le récit. Il faut dire que la morale est une donnée importe dans ce genre littéraire qui vise à montrer le bon exemple à suivre aux enfants qui les lisent. Charles Perrault était le premier à souligner cela dans la préface de ses contes. Selon lui, le conte de fée se caractérise et se différencie des autres genres littéraires de par sa moralité.

Comme il le dit à propos des contes que les aïeux ont inventés pour leurs enfants, « ils ne les ont pas contés avec l'élégance et les agréments dont les Grecs et les Romains ont orné leur fables ; mais ils ont toujours eu un très grand soin que leurs contes renfermassent une moralité louable et instructive. Partout, la vertu y est récompensée, et partout le vice y est puni. Ils tendent tous à faire voir l'avantage qu'il y a d'être honnête, patient, avisé, laborieux, obéissant, et le mal qui arrive à ceux qui ne le sont pas. Tantôt ce sont des Fées qui donnent pour don à une jeune fille qui leur aura répondu avec civilité, qu'à chaque parole qu'elle dira, il lui sortira de la bouche un diamant ou une perle ; et à une autre fille qui leur aura répondu brutalement, qu'à chaque parole il lui sortira de la bouche une grenouille ou un crapaud. Tantôt ce sont des enfants qui pour avoir bien obéi à leur père ou à leur mère deviennent grands Seigneurs , ou d'autres, qui ayant été vicieux et désobéissants, sont tombés dans des malheurs épouvantables. Quelques frivoles et bizarres que soient toutes ces fables dans leurs aventures, il est certains qu'elles excitent dans les Enfants le désir de ressembler à ceux qu'ils voient devenir heureux, et en même temps la crainte des malheurs où les méchants sont tombés par leur méchanceté ».

Comme on peut le discerner dans sa première phrase, Perrault différencie les contes des fables de l'Antiquité du fait que ces dernières, aussi soignées stylistiquement soient-elles, ne diffusent pas un message moral qui soit clair pour la jeunesse. Il y a donc une volonté de Perrault de se détacher de la culture Antique pour mettre en avant des histoires locales de culture gauloise. Cela trouve son explication dans la querelle opposant les écrivains de l'Académie Française au XVIIème siècle qui étaient divisés en deux camps, les Anciens et les Modernes. Pour résumer, les Anciens estimaient que les écrits antiques constituaient un modèle artistique tellement parfait que tout auteur actuel devait s'en inspirer lorsqu'il créait une nouvelle oeuvre. Les Modernes eux, loin de remettre en cause la richesse et l'héritage de la culture greco-romaine, pensaient qu'il fallait toutefois se détacher de celle-ci pour créer de nouveaux styles artistiques avec des inspirations nouvelles. Dans ce conflit, il n'est nul besoin de préciser que Perrault faisait partie de la deuxième classe et que ses contes, se détachant de la culture antique pour puiser dans celle de son pays, servirent de textes de référence pour la cause des Modernes.

Cependant, celui qui lit de manière attentive les contes de Perrault se rend compte que ceux-ci, derrière leur apparente bonne morale, possèdent souvent un double-sens teintés de cynisme face aux situations qu'ils décrivent. Il n'est pas non plus rare de voir la sexualité être abordée de manière détournée. Le Petit chaperon-rouge en est un parfait exemple. Il raconte l'histoire de cette petite fille qui sur la route rencontre un méchant loup qui lui demande où elle se rend. Elle lui répond sans se méfier qu'elle va chez sa grand-mère, ce à quoi le loup se rue immédiatement chez cette dernière et la dévore. Lorsque le chaperon-rouge arrive, elle ne se rend pas compte que c'est le loup qui occupe désormais le lit de sa mère-grand et se fait, à son tour, mangée.

Le message moral qui se dégage de ce conte est bien évidemment qu'il ne faut pas parler aux inconnus et surtout qu'il faut se méfier de ce qu'ils disent. Mais il y a aussi derrière cela un message caché qui montre à quel point une jeune fille naïve peut vite se retrouver sous le charme d'un beau parleur qui n'a qu'une idée en tête : la mettre dans son lit.

Il faut souligner que si les contes de Perrault proposent une telle lecture adulte c'est parce que ceux-ci, derrière leur messages moraux à destination des enfants, étaient avant tout des ouvrages de divertissement destinés aux adultes (et plus précisément aux jeunes femmes) et étaient lus dans les salons mondains. Cependant, au fur et à mesure des années, les contes ont peu à peu perdu ce public cible pour ne plus que se concentrer sur les enfants. S'en est suivi que les contes de la seconde génération ont amplifié le côté moral de l'histoire et ont peu à peu abandonné tout l'aspect ambigu et sexuel qui les caractérisaient. D'ailleurs, dans les ré-éditions des contes de Perrault, certains des passages les plus osés ont été retirés, et ce afin de mieux convenir aux enfants.

Au niveau de La Belle et la Bête, son auteur, Madame Leprince de Beaumont peut être considérée comme une conteuse de la seconde génération. Elle a longtemps été employée comme préceptrice de jeunes filles en Angleterre et en France. Durant son temps libre, elle a écrit de nombreux contes ayant pour but d'inculquer de bonnes valeurs aux jeunes filles dont La Belle et la Bête sorti en 1757 dans son recueil Le Magasin des Enfants.

Dans son conte, comme il a déjà été dit, la Bête n’est là que pour illustrer que derrière la laideur physique peut se cacher une très belle personne. Belle va découvrir ce précepte tout au long de l'histoire et qui est parfaitement résumé dans ce passage illustrant un dialogue entre la Belle et la Bête : « - La Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous voie souper ?

- Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant.

- Non, répondit la Bête, il n'y a ici de maîtresse que vous. Vous n 'avez qu'à me dire de m'en aller, si je vous ennuie ; je sortirai tout de suite. Dites-moi, n'est-ce pas que vous me trouvez bien laid ?

- Cela est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir ; mais je crois que vous êtes fort bon.

- Vous avez raison, dit le monstre ; mais, outre que je suis laid, je n'ai point d'esprit : je sais bien que je ne suis qu'une bête.

- On n'est pas bête, reprit la Belle, quand on croit n'avoir point d'esprit : un sot n'a jamais su cela.

- Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne point vous ennuyer dans votre maison ; car tout ceci est à vous et j'aurai du chagrin si vous n'étiez pas contente.

- Vous avez bien de la bonté, dit la Belle. Je vous avoue que je suis bien contente de votre coeur ; quand j'y pense, vous ne me paraissez plus si laid.

- Oh ! Dame, oui, répondit la Bête, j'ai le coeur bon, mais je suis un montre.

- Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit la Belle, et je vous aime mieux avec votre figure, que ceux qui, avec la figure d'homme, cachent un coeur faux, corrompu, ingrat. »

Pour son film, Cocteau décide de ne pas mettre l'accent sur l'aspect moral du conte de Madame Leprince de Beaumont mais plutôt, à la manière de Perrault, de créer un sous-texte sexuel à l'histoire. Ici, la Bête ne représente plus tellement la laideur humaine mais surtout la nature animale et bestiale de l’homme, celle qui est dominée par ses pulsions. Dans le film, la Bête va devoir apprendre à contrôler ses désirs sexuels envers Belle. Cela est illustré par ces scènes où la Bête, voulant entrer de force dans la chambre de Belle la nuit, doit lutter pour ne pas succomber à cette pulsion. Ce désir refoulé, que la bête intériorise, se met alors à bouillonner dans son corps, pour devenir un nuage de vapeur s'extrayant de sa fourrure. C’est là tout le combat, invisible aux yeux des enfants, que doit mener la Bête dans ce conte.

En prenant deux voies d'interprétations différentes, le conte de Madame Leprince et le film de Cocteau vont évidemment se distinguer l'une de l'autre, la premier se concentrant sur la morale tandis que l’autre emprunte une voie plus romantique et plus proche de ce qu’aurait fait Charles Perrault.

Chez Madame Leprince de Beaumont, Belle décide de quitter le château de la Bête car son père est malade. La Bête accepte mais lui révèle que si elle ne revient pas, elle mourra d’un chagrin d’amour. Belle part donc et découvre à son arrivée que ses deux sœurs se sont mariées, l’une avec un homme beau et l’autre avec un homme d’esprit. Cependant, aucune des deux n’est heureuse.

Belle comprend donc que le principal dans la vie n’est pas d’avoir un époux qui soit beau ou intelligent mais plutôt d'avoir un époux attentionné et gentil, ce qu’est la Bête. Elle retourne donc au château avant que la Bête ne meure et son amour permet à cette dernière de recouvrer son apparence humaine grâce à l'apparition d'une bonne fée.

Chez Cocteau, si la Belle doit également retourner auprès de son père malade, ses sœurs ne sont pas mariées lorsqu'elle arrive dans sa demeure familiale. Au contraire, celles-ci doivent à présent s’occuper des taches ménagères avec leur frère et Avenant. On les découvre en train de pendre le linge dans une superbe séquence où les draps blancs pendus semblent constituer un gigantesque labyrinthe. Cocteau compare cette scène à un tour de carte et explique comment il parvient à créer cette impression d'être dans un labyrinthe : « Si j'avais à décrire ce labyrinthe de linges, je m'arrangerais pour que le lecteur s'y perdît, ce qui cesserait d'être si je soulevais le couvercle et présentais d'avance la boite à surprises vue d'en l'air. Eviter les travelings. Montrer les couloirs blancs par chocs successifs et sans que le spectateur puisse se rendre compte si le lieux est immense ou minuscule ».

Lorsque Belle raconte à sa famille comment s'est déroulé sa captivité, Avenant et son frère décide d’aller au château de la Bête pour y dérober toutes ses richesses. Belle ne peut les en empêcher. On voit que Avenant, derrière ses allures de bel homme, cache au fond de lui un caractère bestial tandis que la Bête, en luttant contre ses pulsions pendant tout le film, a prouvé qu’en dépit de son apparence, elle était bien un être humain. Finalement, ces deux personnages constituent les deux faces d’une même pièce, deux entités si proches mais en même temps totalement opposées. D’où le fait que Cocteau avait choisi Jean Marais pour jouer les deux rôles, ce qui permettait de renforcer cette dualité et similarité conjointe.

Cette idée voit sa consécration à la fin du film.Tandis que Avenant tente de pénétrer dans la serre magique du château, il se fait tué par la flèche d’une statue ce qui a pour effet de le transformer en bête tandis qu’au même moment, Belle, ayant compris qu'elle aimait la Bête, revient au château et transforme cette dernière grâce à son amour en un homme ressemblant trait pour trait à Avenant.

Là où le conte de Madame Leprince de Beaumont expliquait aux jeunes filles qu’elles devaient épouser un homme bon et attentionné sans s'attacher aux apparences, Cocteau reprend bien sûr la même morale mais se concentre surtout sur les non-dits sexuels.

Plus qu’une simple adaptation d’un simple conte, La Belle et la Bête est avant tout une synthèse parfaite des contes de fées français et surtout de ceux de Perrault. On raconte que Cocteau n’était pas satisfait de la fin du film et s’était demandé s’il n'aurait pas dû tuer la bête pour transformer le conte en une véritable tragédie. Mais sans sa fin heureuse, dont la facticité ne rend personne dupe, La Belle et la Bête serait-il vraiment un conte à la française ?

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