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Les Nouveaux Monstres

Film de Ettore Scola, Mario Monicelli et Dino Risi Sketches et comédie 1 h 55 min 15 décembre 1977

Signé par trois cinéastes, un film à sketches en 12 parties liées par le désir de mettre à mal la domination masculine, l'Eglise et les intellectuels.

Tout le monde connait l'Italie. Ça parle à tout le monde l'Italie. Des jeux du cirque à la Juventus de Turin, d'Arlequin à Marcello Mastroianni ou de Jupiter à Silvio Berlusconi, ça cause forcément à l'ancêtre de chevalier Teuton, d' entogé Grec ou de cavalier Maure que tu es. C'est le passage obligé de la civilisation occidentale; un putain de musée à ciel ouvert crachant de villes en villes le grandiose Antique et son marbre de Carrare blanc comme un cul d'Allemande ou encore le raffinement architectural, le génie pictural d'une Renaissance violente et inspirée. Ce putain de pays qui hante tes bouquins d'Histoire depuis ta tendre enfance infestant ton pauvre esprit de dates et de lieux innombrables, passant allègrement de 44 av J.C à 1515 Marignan, de la conversion de Constantin à l'exécution de Mussolini, en l'espace de quelques milliers de pages. Ce peuple de joyeux Latins, gais comme des Italiens quand ils savent qu'ils auront de l'amour et du vin, imprègne ton histoire, ta culture, ta philosophie et même tes fantasmes un peu tordus de brunes opulentes et peu farouches ( Bisous Stefania !).

Ce peuple jovial et truculent, grand spécialiste de la farce en tout genre et responsable de la méchante et irrespectueuse Commedia Dell'Arte, crache depuis des lustres sur les scènes des plus grands théâtres de la vieille Europe comme sur les tréteaux vermoulus des villages oubliés de Dieu, les personnages mythiques de la divine Commedia. Un théâtre populaire, plein de grimaces et de ruses en tout genre. Un formidable miroir déformant, tenu à bout de bras par des "comédiens" en voie de professionnalisation, à leurs contemporains avides d'esprit et de satires. Cette tradition de la farce et de la bouffonnerie va traverser les siècles et émigrer naturellement des planches vers les plateaux de cinéma devenus plus populaires.

Mais comme le moyen de diffusion de la Comédie a changé, l'âme de celle-ci s'est aussi modifiée au fil des âges.

L'eau a coulé sous les magnifiques ponts de la Bellissima Italia. Si l'esprit est resté taquin, si l'oeil frise toujours, si la bouche offre encore ce rictus malicieux que d'aucuns pourraient prendre pour un sourire, le vieux Peuple latin a traversé trop d'épreuves de toutes sortes pour que la lucidité, l’expérience, ne vienne teinter son rire d'une pointe d'amertume, un soupçon de mélancolie. C'est le réveil brutal après les années noires de la dictature Mussolinienne. Cette lucidité - justement - forgée à grands coups de bottes trop bien cirées dans la gueule, va exploser juste après la seconde guerre mondiale. L'heure n'est plus à la galéjade, Arlequin ne rit plus et abandonne son costume à losanges multicolores pour le pantalon rapiécé du misérable, pour la salopette graisseuse de l'ouvrier. C'est le Néoréalisme qui va venir souffler sur la flamme vacillante de la comédie à l'Italienne. La guerre est terminée, il ne reste que les cendres; que les souvenirs d'une Italie fracturée. Il faut filmer, coûte que coûte, rapidement, avec les moyens du bord. Il faut témoigner. Montrer les ruines, la peur et la misère; il faut mettre en scène la réalité et en faire du cinéma. La guerre enfin finie, le Néoréalisme tire sa révérence quelques années après avec le sentiment du devoir accompli. L'époque a changé, les Italiens ne veulent plus voir leurs pauvres en face. La société de consommation débarque chez les Ritals avec ses machines à laver et ses téloches en noir et blanc; elle jette un voile opaque sur un passé traumatique et enterre définitivement l'un des genres majeur, fondateur du cinéma moderne. Les cendres de la guerre sont dorénavant bien refroidies, il est temps pour la comédie de pointer à nouveau son museau sur le devant de la scène.

Nous voici en 1977. La Comédie Italienne tire ses derniers feux. Depuis vingt piges, les grands noms du genre ont fait les beaux jours du cinéma Italien et réécrient un style qui s'était assoupi sous les coups de crosses des chemises noires. C'est par le film à sketchs - genre très prisé par les Italiens dans les 60's et 70's - que va venir s'éteindre en beauté la grande époque de la Commedia all'italiana. 1963. C'est Dino Risi - qui après son sublime Fanfaron - va balancer ses Monstres à la face d'une Italie qui ne s'était pas encore vraiment regarder au fond des yeux depuis la guerre. Car si le Néoréalisme exposait crûment le petit peuple d'après-guerre dans sa misère la plus sombre, qu'il faisait le constat social accablant d'un pays en ruine: Là où la caméra - de Rossellini, De Sica ou De Santis - témoignait du réel, celle de la "nouvelle" comédie Italienne va ironiser la réalité. C'est donc presque 15 ans après le premier film, que Dino Risi décide de donner une suite à ses Mostri. Pour cet opus, il va s'adjoindre les services de deux autres grands maîtres de la comédie made in Italie: Mario Monicelli et Ettore Scola. Il faut dire qu'en cette fin des années 70 nos trois amis sont au sommet de leur carrière respective. Risi reste sur un succès commercial et critique avec le somptueux Parfum de Femme (César du meilleur film étranger et le prix d'interprétation à Cannes pour Vittorio Gassman). Monicelli signe lui aussi un énorme succès public avec le drôlissime Mes Chers Amis, tandis que Scola sort auréolé du prix de la mise en scène à Cannes pour le féroce et très irrévérencieux Affreux, sales et méchants. Nos trois amis ont dorénavant les mains totalement libres et vont se livrer à un jeu de massacre des plus jouissifs. Tout y passe ! Les vieux singes de la comédie savent faire les grimaces; ils ne se donnent aucune limite et traitent des sujets les plus délicats dans une Italie encore frileuse. L’Église, la famille, la politique sont passées à la moulinette dévastatrice des maîtres Italiens. Si la Comédie Italienne a bien retenu une leçon du Néoréalisme, c'est bien celle de l'ancrage dans son époque, de sa vision claire et sans concessions des rapports humains et de son mécanisme au travers des diverses classes sociales. Il faut rire du présent. Malgré tout. Les Nouveaux Monstres s'inscrivent pourtant dans une époque trouble. C'est au milieu de ces années de plomb, entre les terribles Brigades Rouges et une Démocratie Chrétienne conservatrice que les réalisateurs trouveront, dans ce terreau si fertile, dans ces années si dangereuses, la matière première du métrage. Certes, certains segments se veulent plus légers, plus Commedia Dell'Arte ( "L'Auberge" notamment ou "Grand fils à sa petite maman"); mais le reste des sketches collent à la violence des temps. C'est ce Cardinal ( Sublime Gassman !) bloqué par erreur dans une petite église de banlieue tandis qu'un prêtre ouvrier organise avec la population les requêtes à présenter à la mairie pour de meilleures conditions de vie. Ce cardinal, plein d'or et de titres, qui va justifier la misère comme moyen de rédemption dans un sermon plein de sophismes et de roublardise. ("Tantum ergo") C'est cet homme ( Merveilleux Alberto Sordi ! - Est-il encore question de douter du génie d'acteur de "Monstres" tel qu'Alberto Sordi, Vittorio Gassman ou Ugo Tognazzi ? - J'en ai chialé, putain !) qui sous la pression de sa femme, emmène sa vieille mère terminer sa vie dans une maison de retraite tenue d'une main de fer par des religieuses à la main leste. ("Comme une reine")

12 sketches. 12 coups de poignard au coeur. Le chapelet de la bassesse humaine, de l'hypocrisie et de la méchanceté égrené avec le sourire aux lèvres et des larmes plein les yeux. Exemple parfait de cette comédie Italienne douce-amère où l'on est ballotté sans ménagements d'une émotion à l'autre, du rire au larmes, de la beauté à la laideur; où le désenchantement affleure doucement, par petites touches, nous laissant désemparé face à l'inéluctable bêtise humaine. C'est le rire qui s'éraille et finit dans un sanglot. C'est le masque de la comédie qui s’effrite laissant apparaître le visage vérolé de la réalité. C'est la joie qui se démaquille devant son miroir et redevient la tristesse. A l'image du dernier segment des nouveaux monstres ("L'éloge funèbre") où un enterrement se transforme en ribambelle improvisée, où les gens rient et dansent autour des tombes au son de l'orchestre funéraire; la Comédie Italienne n'est rien d'autre qu'un gigantesque fou rire dans un cimetière.

Rire pour ne pas pleurer. Rire pour lutter contre la bêtise. Rire pour se sentir vivant. Rire pour exorciser la mort.

Rire... Parce qu'il ne reste que ça.

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