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La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner

Documentaire de Werner Herzog 45 min 1974

En 1974, Werner Herzog accompagne lors de plusieurs compétitions le Suisse Walter Steiner, sculpteur sur bois et recordman du monde de saut à ski. Ce documentaire constitue une réflexion bouleversante sur les risques du métier, le danger de sauter trop haut et trop loin.

Il se trouve que mon lecteur DVD a décidé de revenir à la vie. Il se trouve aussi que j'ai sous la main l'anthologie en coffrets de Werner Herzog.

Aujourd'hui, La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner. Un documentaire de 45 minutes également disponible sur YouTube, avec les sous-titres en anglais :

https://youtu.be/liYnvIBLMBQ

Le film s'ouvre sur un saut à ski : Steiner vole, la bouche ouverte, le visage plaqué contre l'air, tout le corps en équilibre travaillé, répété, il fend le vent qui menace à tout moment de le retourner. Une figurine ensuite, qui s'enroule dans un mouvement entre la pirouette et la révérence. Puis un visage, sculpté dans le bois. Et Steiner, enfin, rabot à la main, en train de travailler un gros morceau de souche. À côté, une feuille blanche avec des esquisses. Steiner caresse le bois pour nous expliquer, il nous montre un bol formé naturellement dans la matière : "Pour l'instant, dit-il, je vois ce creux, comme s'il y avait eu une explosion. La matière recule, mais la force ne peut pas s'échapper. Tout est contenu, et pourtant, c'est plein de tensions." Voilà ce qu'il essaie de faire ressortir de cette souche.

On ne parlera plus de sculpture alors, seulement de saut à ski. Et même pas de saut : de vol à ski, tellement c'est haut. Le film suit le sauteur Steiner, le même gars, à travers une compétition internationale. Il saute trop loin. Les pistes sont trop courtes. Il joue avec la longueur du tremplin, pour atterrir sur la pente ; ou il part de moins haut, pour laisser une chance aux autres, dixit. Il donne tout parfois, et s'éclate en bas, où le sol est trop plat : c'est le prix à payer pour qu'ils comprennent, que les pistes ne sont plus suffisamment longues.

Que cherche le sauteur Steiner ? Il ne semble pas que ce soit la gloire, ou la notoriété. Dans ses attitudes, il semble en vérité incroyablement seul et concentré. La plupart du temps souriant voit béat, parfois douloureusement en colère. Quand il tombe, il se fait très mal : commotion, côtes cassées, amnésie fugitive... Quelques mètres plus loin et c'était le plat horizontal, de 140 mètres de haut. Il remonte. On ne parle surtout pas de peur, ou bien seulement par lapsus. La peur, c'est ce qui empêche de sauter. On parle de respect pour le tremplin.

La réponse à la question est peut-être l'extase. Steiner saute pour ne plus avoir peur : pour que l'action puisse se répéter, et pour que l'être puisse persévérer. Sculpture, saut à ski... Le réalisateur nous emporte dans de longues scènes de saut hypnotiques, sur du Popol vuh, et parfois on distingue derrière, en bas, minuscule, le monde.

La quête de l'extase comme la quête de l'équilibre dans une pratique : un équilibre tel que l'être se sent, en de rares moments (entre incessantes frustrations et gamelles), comme glisser sur le vent, comme sculpter le chaos et dominer, soudain, toutes ses peurs.

La bouche ouverte, le sculpteur glisse dans le vide et prend sa dose de confiance. Ça me rappelle ce poème d'Emily Dickinson.

There is a pain — so utter — It swallows substance up — Then covers the Abyss with Trance — So Memory can step Around — across — opon it — As One within a Swoon — Goes safely — where an open eye — Would drop Him — Bone by Bone —

https://youtu.be/i-Zsl3kJlVc

(Il y a une douleur si terrible qu'elle avale la substance et recouvre l'abysse d'une transe, afin que la mémoire puisse y poser le pied, autour, à travers, par-dessus comme quelqu'un en extase avance en sécurité, alors qu'un œil ouvert le ferait s'écrouler, un os après l'autre)

Dans ce genre de démarche la présence de l'Autre (au sens large) devient source de distractions, de perturbations, de déséquilibres, qui prennent nécessairement la forme de brèches vers l'angoisse qui menace de revenir. L'ultime extase ne s'imagine que dans la solitude la plus complète.

I ought to be alone in the world, just me, Steiner, and no one other living thing. No sun, no culture, myself, naked on a high rock, no storm, no snow, no money, no time, no breath. Then, at least, I wouldn't be afraid.

En attendant, le sculpteur sur bois milite pour rallonger les pistes. Tant pis si il faut y laisser quelques plumes.

Un pendant de cette vision pourrait être celle de la Horde du Contrevent, où réside le même sentiment de nécessité de la concentration et de la transe face aux éléments, dans une démarche collective cela dit.

Il y a cela dit collaboration : le sculpteur-sauteur, le caméraman... une collaboration parfois tendue on peut s'en douter : Steiner se plaint de la pression des regards... Une collaboration ambigüe aussi : le film s'envole lorsque Steiner chute... Werner Herzog nous montre l'endroit de la gamelle et nous dit : "il est tombé ici, c'est ici que j'ai cru que mon film s'arrêtait"... Comme toujours, Herzog a le sens du propos au moins double, le drame comme opportunité d'autre chose, ne serait-ce que d'un propos cinématographique toujours surprenant. Ici on est tenté de regarder Steiner s'étaler sur la piste comme le rabot sur sa souche.

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