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Cleveland contre Wall Street

Documentaire de Jean-Stéphane Bron 1 h 38 min 18 août 2010

Avec Michael Osinski, Keith Taylor, Barbara Anderson

Le 11 janvier 2008, Josh Cohen et ses associés, avocats de la ville de Cleveland, assignent en justice les 21 banques qu'ils jugent responsables des saisies immobilières qui dévastent leur ville. Mais les banques de Wall Street qu'ils attaquent s'opposent par tous les moyens à l'ouverture d'une...

Votre Honneur, Messieurs et Madame, les avocats, Messieurs et Mesdames les jurés assistant la cour dans cette affaire extraordinaire,

Je vous remercie de me lire attentivement.

"Cleveland contre Wall Street" est l'histoire de l'impossible. L'histoire d'un procès-fleuve et un symbole de la douleur des habitants de Cleveland. Dans son histoire, Cleveland fait partie de la ceinture industrielle (Ohio, Michigan, Illinois) qui a subi de plein fouet la transformation du capitalisme industriel en capitalisme boursier. C'est le coeur de la Ruhr de l'Amérique. Une ville qui a subi le chômage massif et qui le connaît encore aujourd'hui. Mais ce n'est pas le procès des industriels. Il s'agit du procès des banques, suite à la crise des Subprimes. Dans mon souvenir, il me rappelle le procès contre l'amiante. Certains avertis connaissaient les dangers de l'amiante mais, pour des intérêts économiques, ils ont continué à faire travailler des personnes tout en sachant qu'on les envoyait à l'abattoir plutôt qu'à l'usine ou au bureau. En France, un procès s'est ouvert contre Martine Aubry. C'est le maire de mon village qui se charge de la défense de cette dernière. C'est au point mort et tout le monde sait qu'il y aura un non-lieu. En France toujours, il y a une usine (Honeywell) à Condé-sur-Noireau qui continue de faire travailler 330 salariés alors que l'amiante est interdite depuis 1997. Cette entreprise prévoit de fermer ses portes en juin 2013 sans contrepartie pour les salariés. Eux, ils sont sur le carreau. S'ils sont malades, ils deviendront malades et improductifs. Il y a déjà 35 000 décès due à l'amiante ce qui constitue la deuxième maladie professionnelle selon l'INRS. Cela concernera jusqu'à 100 000 personnes jusqu'en 2025. En Italie, un procès "de l'amiante" réunissant 6000 parties civiles a requis 16 ans de prison pour les dirigeants d'Eternit, président et administrateur. Pour finir, en France, ce sont ceux qui se sont enrichis sur le dos de l'amiante qui se sont hypocritement reconvertis dans le... désamiantage.

Quels rapports avec ce procès ? Le tribunal de Cleveland organise le procès d'un impossible. Elle fait le procès d'un système. Un système logique, calculateur et froid, qui a mis à la porte de leur maison des travailleurs, allant toucher jusqu'à la petite-bourgeoisie. Encore aujourd'hui, j'ai appris qu'en Grèce, à deux heures de Paris, un chef cuisinier gagnant 4000 euros avant la crise capitaliste vit aujourd'hui dans un squat. Comment ne pas vouloir une justice ? Comment ne pas être en colère - comme cet ancien électricien athénien, Alexandros, qui s'est suicidé dans un parc en expliquant les raisons économiques et le désespoir dans un papier laissé à qui voulait l'entendre ? Tout ceci est sans compter les immolations : en pleine rue en Tunisie, devant le pôle emploi ou à la CAF en France, dans une banque en Espagne.

Ces procès sont difficiles à voir et à entendre. Au-delà de la misère et des faits-divers, ils sont tentaculaires ! Mais le pire est que ce procès, je crois, messieurs les jurés, est le théâtre de l'espoir... et de la désillusion systématique. Comme coup et contre-coup d'une logique implacable. Ce procès ne prévoit pas des définir des boucs émissaires comme en Italie - et c'est tant mieux (même si nous savons tous les responsables) ! Il y a des visages coupables, c'est certain, mais c'est une justice qui est attendue, pas un bûcher en place publique ! Et puis cela nous avancerait à quoi de couper des têtes, de se délecter du sang de quelques-uns ? A voir la mauvaise herbe repousser au même endroit ? Je ne crois pas que ce soit utile. Les banques ont des visages, la finance a des visages mais ce n'est pas un problème de visages. Non, le problème est d'identifier le fait que vingt-et-une banques se soient adonnées à des pratiques toujours plus risquées pour les particuliers et que ces banques savaient par avance le risque encouru. Le problème, je vous le dis, c'est de faire croire qu'il existe une justice dans les tribunaux capitalistes et que la police a un visage humain. Peine perdue ! Tout est d'avance joué ! Les dés sont pipés ! Certes... Rien ne changera après ce procès mais c'est un procès par principe, avec un jury populaire, pioché dans la population. Un procès de l'impossible car ce sont des gens qui ont tout perdus qui attaquent les banques. Quand on a tout perdu, on ne fait pas de procès. C'est comme un travailleur à qu'on oblige à travailler deux fois plus vite, il n'est guère possible pour lui de se mettre en grève s'il veut préserver son emploi. Au contraire, il se résigne car il a le couteau sous la gorge, la concurrence est rude. Si ce travailleur était épanoui, il aurait la capacité de ne plus tolérer ce qu'il lui paraît insupportable. C'est donc le procès pour tous les résignés, pour tous ceux qui ne peuvent pas demander la justice de faire son travail (à considérer qu'elle soit indépendante). La charge symbolique est donc immense.

Rien ne devrait permettre à ce que les besoins élémentaires tels qu'avoir une bonne santé, un travail ou un toit, puisse trouver le moyen d'être monnayables. Seul un système basé sur le profit et la propriété privée encourage ces disparités. L'un aura un toit et un autre pas. C'est cela qui est intolérable, dès les fondements posés. "Cleveland contre Wall Street" est animé par autre chose, une autre intolérance. Son intolérance ne provient pas du chômage, de la criminalité contextuelle. Son intolérance provient de l'agrégation des expulsions, dévastant des quartiers entiers, comme à Flint, sanctifiée au cinéma par Michael Moore.

Une femme nous dit, face écran : "Leurs bonus sont indexés sur mon malheur". Ce fut, vraisemblablement, les paroles les plus justes de ce documentaire car elle affirmait clairement qu'elle payait la crise dont elle n'était pas responsable.

Chacun de nous aspire à avoir une vie meilleure, à être son propre chef chez lui, de posséder un jour le fruit de son travail. Mais, au travers des interrogatoires de tortionnaires, entre deux témoignages ou intermèdes musicaux pour faire avaler la pilule de qui a précédé et de ce qui va encore venir, "Cleveland contre Wall Street" ne dénonce à aucun moment un système arrogant et condescendant, qui responsabilise, qui culpabilise, qui accuse, qui charge et qui divise. Pour les travailleurs, le son de cloche est différent puisque c'est la carotte du crédit ou le licenciement, c'est l'histoire d'un flingue sur la tempe et qui détonne si jamais tu ne signes pas ! J'en ai encore le goût du fer et du métal dans la gorge... (votre narrateur tousse et crache des particules argentées dont on ne sait si c'est de la poudre ou de l'amiante). Le travailleur, lui, il a le choix du flingue. C'est son seul libre-arbitre dans cette histoire de l'humanité. Les courtiers sont comme lui : interchangeables. Mais les intérêts sont antagoniques. L'ignorance ou supposée ignorance du travailleur n'y changera rien. J'ai appris récemment, permettez-moi une note d'étymologie que, en grec ancien, les courtiers et autres entremetteurs parasites étaient appelés "proxénétès"... Drolatique, non ?

Plus le procès se développe, moins c'est le procès du système. C'est le procès d'une dérégulation des prêts hypothécaires. Mais alors... Existerait-il un capitalisme meilleur ? Un procès du moins pire ? Il n'y a pas de capitalisme industriel ou de capitalisme actionnarial, pas plus qu'il n'existe de bon ou de mauvais capitalisme ! Le capitalisme, ce n'est pas du cholestérol ! C'est le même capitalisme. Mais soit !

Puisqu'ici tout est fictif, "Cleveland contre Wall Street" a pris le parti de raconter l'histoire dans un huis-clos. Il n'y aura donc pas d'issue favorable comme en témoigne le couperet final. Le plus incroyable, c'est cet avocat du diable - Maître Fisher - qui se défend, non grâce à des constats comme la partie plaignante, mais à coups de suppositions fallacieuses, de syllogismes tortueux et d'hypothèses rhétoriques.

Pour finir, je remercie ce film d'exister et ce procès d'être aussi fantoche. On a une proposition politique et cinématographique assumée, on a une action collective imaginaire digne d'une controverse de Valladolid. C'était un soulagement quand j'ai appris cela, après que j'aie vu que c'est le jury qui tire une balle dans le pied de toute une population - ce qui est fort possible étant donné l'étrange capacité de certains petits-bourgeois à défendre avec ardeur le patron qui les exploite. Le procès du capitalisme sauvage n'a pas eu lieu et c'est, par ailleurs, l'occasion de faire notre justice autrement et sans faire confiance aux institutions judiciaires et policières, une justice pour notre sécurité.

Maintenant, je sais que ce n'est pas très réglementaire mais... J'ai pensé conclure avec une chanson qui m'est revenue pendant la plaidoirie fictive. Elle provient du film Margin Call et, à vrai dire, c'est le seul élément positif de ce film que j'ai retenu : "Maman, il y a des loups dans la maison" http://www.youtube.com/watch?v=EXvZsD40PHs

NB : je ne vous invite pas à regarder le trop fictionnel et peu assumé politiquement 99 Homes, sorti en 2016.

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