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Le Voyage

Documentaire de Peter Watkins Guerre 14 h 32 min 5 février 1988

Avec Francine Bastien, Brian Mulroney et Mila Mulroney

De 1983 à 1986, Peter Watkins tourne Le Voyage dans 12 pays différents. Ce film documentaire de 14 h 30, agencé en modules de 1 h 30, est un plaidoyer pacifiste contre le nucléaire : il est composé d'entretiens avec des familles des cinq continents, qui parlent des armements nucléaires, de la...

Qu'on le veuille ou non, se lancer dans un film long de 14h30 amène à se demander si la durée n'est pas l'élément essentiel au moment de juger le résultat. Car s'il arrive de s'ennuyer au bout d'une heure d'un film qui en dure deux, doit-on considérer que la réussite est égale si on commence à se lasser après sept heures sur quatorze ?

La réponse est non, a fortiori sur un objet aussi singulier que Le Voyage. Avec pour thème central l'armement nucléaire à travers le monde, ce documentaire des années 80 tourné sur plusieurs continents déploie une ambition écrasante. Questionnant son sujet en termes économiques, géographiques, structurels et humains, Peter Watkins garde son micro tourné vers le citoyen, l'habitant, l'anonyme, ce grand inconnu que l'on nomme aussi opinion publique. Admirable de rigueur, d'honnêteté intellectuelle, Le Voyage ne montre rien pendant ses dix premières minutes sauf un écran noir où Watkins et ses deux traductrices se présentent, le cinéaste expliquant qu'il interviendra tout au long du voyage pour apporter des informations supplémentaires. Informations qu'il invite à ne pas prendre pour objectives, compte tenu du point de vue des auteurs sur le sujet du documentaire. Une posture déjà passionnante pour un résultat à l'avenant.

Canada, Japon, France, Etats-Unis, Australie, Mozambique... A chaque escale, une question fondamentale, toujours la même : la répartition des richesses. Ou, plus précisément, les dépenses octroyées à l'armement nucléaire en dépit de causes plus urgentes. Un tel gâchis est-il explicable ? Nous étions en plein dans les 80's, bien avant l'ère Internet. Watkins choisit de confronter des familles à divers documents (photos des bombardements d'Hiroshima et Nagasaki, chiffres, schémas...). Ces familles, de langues, de cultures et de pays différents, découvrent chacun à leur manière l'ampleur de la puissance destructrice disponible chez eux et ailleurs. Mettant de côté certaines voix, on les retrouve bien des heures après, le temps que d'autres familles fassent, sans le savoir, écho à leurs paroles. Un travail de montage phénoménal, Watkins laissant à tous le temps de s'exprimer, de construire une pensée, selon les données dont il dispose et sa propre histoire personnelle.

Avec quinze ans d'avance, le metteur en scène offrait un antidote salvateur au fast thinking et au scrolling, enfants bâtards des chaînes d'infos en continu qui contaminent nos réflexes et ne nous laissent plus le temps de digérer une info avant de passer à la suivante. Le temps, en voilà une donnée essentielle à la forme, au fond et la portée thématique du Voyage. Celui de la réflexion et, plus sûrement, celui de l'approche : Peter Watkins a beau amener sa caméra aux quatre coins du monde, il ne brusque nullement les choses, ni pour nous ni pour les gens qu'il interroge. Et lorsqu'il évoque le fameux "train blanc", transport ferroviaire de matériel nucléaire qui parcourt les USA de part en part à l'insu des civils, il prend parfois cinq bonnes minutes pour suivre un témoin sur les rails déserts, un pas après l'autre vers une installation que nous n'approcherons finalement que des heures plus tard. La méthode rappelle Shoah de Lanzmann, lorsque le réalisateur s'imprégnait longuement des lieux meurtris qu'il foulait.

Parfois didactique, Peter Watkins va jusqu'à ajouter un "bip" intrusif à chaque nouveau plan/nouvelle info en surimpression lorsqu'il diffuse des images de JT. Patient, il étudie le placement des journalistes, leurs moyens pour composer avec/se soumettre à une logique de spectacle, d'info express, où le peu de place accordée à chaque sujet contraint à un zapping insidieux. Bien sûr, Watkins lui-même fut obligé de faire des choix mais la durée du doc devient une alliée précieuse, permettant d'aller au bout des choses. C'est ainsi que le témoignage d'une rescapée d'Hiroshima mène, des heures plus tard, à aborder la question du sort des coréens après l'attaque, le Japon ayant annexé le pays en 1910 puis ramené des milliers d'habitants pour venir travailler sur le sol japonais. Ils n'ont aujourd'hui droit qu'à un monument situé en bord de route, lieu peu propice au recueillement et obtenu après des mois de demandes envers l'administration locale.

Peu importe ainsi que Le Voyage finisse par répéter ses arguments dans son dernier quart, l'ampleur d'un tel travail défiant les critères de jugement habituels. Il faut voir avec quelle énergie Watkins capte une simulation d'attaque nucléaire, jeté au sein d'une panique ingérable qui serait bien pire en situation réelle. De même, il va jusqu'à enfermer des familles australiennes consentantes dans l'obscurité d'un abri anti-atomique, recueillant leurs impressions à la faveur d'une lampe torche. Documentaire captivant pour qui en accepte le désir d'exhaustivité, Le Voyage part d'un tronc commun pour déployer des branches toujours surprenantes, jusqu'à réunir par l'image, puis par vidéos interposées, des familles qui réalisent ne rien savoir des Russes, des Anglais ou des Français en dehors de l'image que leur en donnent la télévision ou les oeuvres de fiction. C'est dire si la vision du doc dans son ensemble est essentielle pour en comprendre la teneur militante et humaniste.

En somme, un complément idéal au génial La Bombe, docu-fiction où le même Peter Watkins imaginait, sur 50 minutes sidérantes, les conséquences éventuelles d'une attaque nucléaire sur l'Angleterre.

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