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Un château en enfer

Film de Sydney Pollack Drame et guerre 1 h 45 min 23 juillet 1969

Avec Burt Lancaster, Patrick O'Neal, Jean-Pierre Aumont

Au mois de décembre 1944, lors de la Bataille des Ardennes, une contre-offensive des allemands contre les forces alliées, un groupe de huit G.I.s, conduit par le major borgne Falconer se réfugie au château de Malderais, une bâtisse isolée du Xe siècle. Le comte Henri Texier et Thérèse, sa jeune...

Si elle surprend et déconcerte, l’étrangeté qui se dégage d’Un château en enfer est sans doute son meilleur argument, la preuve flagrante de sa précieuse rareté. Perdu quelque part entre charge antimilitariste classique et essai philosophique, désir de réalisme historique et aspiration onirique, le film n’est pas ce qu’il semble être - une énième production hollywoodienne sur la Seconde guerre mondiale, une simple resucée des Douze Salopards – et annonce sur bien des aspects ce que sera le Nouvel Hollywood et son traitement de la guerre du Vietnam par l’allégorie absurde ou caustique (Catch 22, M.A.S.H.). Mais surtout, elle nous rappelle à quel point Sydney Pollack, avant de se plier au conformisme des années 80 (Tootsie, Out of Africa), fut un véritable “auteur” de cinéma, d’audace et de subversion, capable de diffuser une vision personnelle du monde à travers une recherche plastique pour le moins étonnante.

Pourtant il est vrai, sur le papier, Un château en enfer a tout du banal film guerrier, ou presque... On retrouve un petit groupe de soldats américains, mené par un major borgne (Burt Lancaster), investir un château médiéval afin de freiner la contre-offensive allemande dans les Ardennes durant l'hiver 44-45. À cette occasion, trois fortes personnalités s'affrontent : le major, celui qui ne pense qu’au présent et à gagner la guerre ; son second (Patrick O'Neal) qui est obnubilé par les œuvres d’art et la mémoire qu’elles représentent ; et le châtelain (Jean-Pierre Aumont), symbole d’une Europe déconfite prête à toutes les compromissions pour préserver son avenir (stérile, il laisse sa femme-nièce coucher avec Burt Lancaster en espérant ainsi obtenir une descendance).

Outre la présence détonante des châtelains qui semblent sortir d’un roman gothique du 19e siècle, la multiplication des bizarreries et des détails singuliers (cadrages insensés, séquences surréalistes (la Volkswagen qui ne veut pas couler dans les douves), éclairages irréels) va vite détourner le film du sérail classique qu’on lui prédestinait. Ce sont d'ailleurs les codes inhérents aux productions hollywoodiennes qui vont être corrompus par les effets avant-gardistes de la narration et de l’esthétique : les ellipses se font déroutantes avec des dialogues en voix off en décalage avec l’image, tandis que l’illustration se fait majestueuse pour tout ce qui a trait aux splendeurs contenues dans le château de Malderais. L'extravagance siège alors au centre de l’écran avec des séquences aux forts accents surréalistes, comme cette expédition du commando au bordel du village, avec ces prostituées prenant la pose dans un intérieur rougeoyant et théâtral, ou encore cette rencontre avec les soldats fous de Dieu.

Pour dénoncer la folie guerrière, Pollack troque l’action par la psychologie, la frénésie bestiale par une attente propice à l’introspection : dans ce château hors du temps, au sein de ce lieu épargné par les affres de l’Histoire, les soldats errent, attendent, et retrouvent un semblant d’humanité : on réinvestit son métier d’antan (magnifique Peter Falk qui se raccroche à son identité de boulanger), on reprend la plume comme avant (le soldat Benjamin, le narrateur), on se laisse aller aux sentiments comme un être vivant (le major Falconer auprès de la comtesse). À l’abri de la violence, ils prennent conscience de l’absurdité de la guerre, ils redécouvrent les trésors de l’existence (la bonne chère, le sexe, la culture...). Un cheminement que la mise en scène souligne avec subtilité en s’attardant sur l’errance en huis clos, en épousant le mouvement de ces silhouettes traversant des décors truffés d’œuvres d’art, de toiles de maîtres, d’objets éminemment réflexifs. L'art peut sauver l’individu, nous dit en substance Pollack, en sauvegardant sa mémoire, en excitant sa psyché, en relayant sa véritable humanité.

La vision onirique de Sydney Pollack se veut donc porteuse d’une vraie réflexion (sur la guerre, l'art, le sens de l’existence), transgressant ainsi le simple registre du film antimilitariste pour lorgner vers le pamphlet philosophique. Un geste artistique audacieux, certes, mais que notre homme, en abusant des digressions et des ruptures de ton, peine à concrétiser pleinement. Fort heureusement, il se rattrape en dotant ses scènes d’action d’une force de frappe symbolique et iconoclaste : on se bat dans des roseraies, on balance des cocktails molotov depuis des balcons baroques, on explose des statues ou des gargouilles... ce n’est plus la victoire des Alliés en 1945 que Pollack filme, mais le visage d’une barbarie universelle et à jamais intemporelle.

(Article à retrouver sur LeMagduciné)

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