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La Vie d'Oharu, femme galante

Film de Kenji Mizoguchi Drame 2 h 18 min 3 avril 1952

Avec Toshirô Mifune, Kinuyo Tanaka, Ichirô Sugai

Une ancienne prostituée, O'Haru, se souvient... : jeune fille, elle était amoureuse d'un homme de caste inférieure qui, pour cette raison, a été exécuté. La famille de O'Haru a été exilée et la jeune femme, par un enchaînement de circonstances, est passée d'un homme à l'autre : d'abord concubine...

On connaît depuis longtemps l'engagement de Mizoguchi pour la défense de la cause féminine, son aisance à parler de la femme d'aujourd'hui en se remémorant celle d'hier, comme si le temps et les époques n'y faisaient rien et que la femme ne sera jamais considérée comme l'égal de l'homme tant que la société imposera systématiquement, de manière froide et implacable, ses lois ou ses diktats profondément machistes. "La Vie d'O'Haru" paraît donc un combat de plus de la part de ce cinéaste et pourtant difficile de rester indifférent devant une telle maîtrise qui prend des allures de démonstration comme rarement le cinéma semble pouvoir en produire.

Le talent de Mizoguchi est d'avoir su parler du destin d'une femme, coupable de crime d'amour et condamnée à l'errance, sans tomber dans le mélodrame. Car il faut bien le dire, le destin de cette dame est particulièrement sombre, à chaque fois où elle semble pouvoir entrevoir une éclaircie dans sa vie, la main de la fatalité sera toujours là pour lui enfoncer un peu plus la tête sous l'eau ! Avec ce genre d'histoire, on peut tomber facilement dans une dramatisation excessive et pourtant le cinéaste conduit son film sobrement avec une froideur et une précision presque chirurgicale ; certes les contours de ce destin sont un peu forcés mais la démarche, elle, démontre finement comment la faiblesse de l'homme conduit à une société inhumaine où le plus faible, la femme surtout, sera toujours écrasé. O'Haru aura beau vouloir, elle ne peut rien contre un système si destructeur, elle se soumet à son destin avant tout par nécessité.

"Il faut manger ou mourir ; or il est difficile de mourir" déclare une prostituée comme pour tenter de se justifier. C'est un peu ce que va se dire O'Haru qui désire avoir une attitude en adéquation avec ce qu'elle est fondamentalement, son Moi profond j'allais dire, c'est-à-dire une femme d'origine noble, avec tout ce que cela suppose, et surtout capable d'amour. L'amour le vrai, le pur, c'est ce qu'elle désirera toute sa vie ! Il n'y a que ça qui peut rendre heureux lui dira son amant. Oui ça et rien d'autre, surtout pas le pouvoir, l'argent ou je ne sais quels penchants sournois qui gangrènent le cœur de l'homme et pourrissent de ce fait la société. O'Haru sera condamnée par les siens car elle aura aimé un homme de classe inférieure, un crime impardonnable pour cette société sclérosée dans ses principes. Que peut-elle faire contre le système, elle s'insurge puis se soumet, contrainte et forcée. La prostitution, oui, car il faut bien vivre. À chaque fois où elle tentera de refaire sa vie, dignement, cette bonne société trouvera toujours une façon de la faire trébucher, l'humiliant, lui rappelant sans cesse sa condition de catin comme si la rédemption lui était impossible.

Mizoguchi nous montre finement le processus qui conduit O'Haru inexorablement à sa perte. Si celle-ci est guidée par les meilleures intentions, elle tente successivement le chemin de l'amour, du travail ou de la spiritualité, il n'y a rien à faire, à aucun moment la société ne va l'accepter. Cette société est faite par l'homme, à son image donc, elle en porte ses vices et ses vertus. L'exemple le plus représentatif restant celui du faussaire, ce dernier met tout le monde à ses pieds grâce au pouvoir de l'argent, l'homme est vil et il est facilement corruptible. O'Haru, drapée dans son orgueil, résiste avant de succomber car il faut bien vivre. Les bonnes intentions, les belles valeurs ou la pureté des sentiments ne font pas longtemps le poids dans un monde où le pouvoir, l'argent et les apparences priment avant tout.

Il est vrai que l'on peut regretter l'accumulation de malheurs qui s'abattent sur la tête d'O'Haru, Mizoguchi appuyant un peu trop son propos. Malgré tout on évite la surenchère émotionnelle, le film glisse subrepticement du drame classique à la farce presque, en adoptant un ton parfois facétieux voire grinçant comme lors de l'épisode de la perruque ou celui où O'Haru est censée "dégoûter" les jeunes moines. Si Mizoguchi sait mettre suffisamment à distance le spectateur, on est toujours sensible au destin de cette femme grâce notamment au jeu très juste de Kinuyo Tanaka qui se montre encore une fois admirable aussi bien en jeune femme meurtrie qu'en vieille prostituée outrageusement grimée.

"La Vie d'O'Haru, femme galante" est en quelque sorte l'aboutissement du style de Mizoguchi, génial de simplicité, subtilement critique envers une société insensible et oppressante, un propos universel puisant sa force aussi bien dans la qualité de ses interprètes (Kinuyo Tanaka, Mifune) que dans la qualité de sa mise en scène. Dur, troublant, grinçant, émouvant ou révoltant ; un grand film !

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