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Eternal Sunshine of the Spotless Mind

Film de Michel Gondry Drame, romance et science-fiction 1 h 48 min 19 mars 2004

Avec Jim Carrey, Kate Winslet, Kirsten Dunst

L'idylle entre Clementine et Joel a pris fin, en raison de leurs caractères trop différents et de la routine. Pour apaiser ses souffrances, Clementine a recours à Lacuna, un procédé révolutionnaire qui efface certains souvenirs. Désespéré, Joel décide de suivre le même processus. Une nuit, deux...

A l’occasion de cette critique (la centième!), je ne me lancerai pas dans la tâche d’énumérer quelles sont les qualités de ce film, mais plutôt d'expliquer pourquoi il est important pour moi. En effet, j’ai envie de parler de ce que ce film m’inspire, car il m’inspire beaucoup de choses, peut-être plus que n’importe quel autre film que j’ai vu. Puisque je me laisse aller sans aucune contrainte, je déconseille cette lecture à toute personne n’ayant pas vu le film, sauf si vous aimez vous faire spoiler ! Cette critique sera donc plutôt personnelle et voyagera au sein de mes délires à moi, au sein de mes dissertations inutiles mais qui me plaisent, et auxquelles vous pourrez très bien ne pas adhérer, ou que vous pourrez ne pas trouver intéressantes pour quelque raison que ce soit. Vous pouvez même me taxer de philosophie de comptoir si vous le souhaitez.

Je ne sais pas trop pourquoi, mais la thématique du souvenir est quelque chose que j’affectionne particulièrement. Peut-être car, comme tout le monde sur cette Terre, j’ai moi aussi souhaité modifier des éléments de mon passé ? Pouvoir revenir en arrière… Pouvoir changer. Modifier. Imaginer des alternatives. Construire fictivement la vie dans des directions différentes. Ou même supprimer, faire comme si tel événement n’avait jamais eu lieu. Juste pour voir. Juste pour goûter comment ça serait. Non pas que je vive dans mon passé, loin de là, mais j’aime ces idées de manipulation de souvenirs pour se laisser aller à l’élaboration de timelines différentes en des dérives imaginaires incessantes.

Il y a des moments de souffrance dans la vie, où l’on ressasse en boucle continuellement ce qui nous manque, ce qui nous peine, et où rien ne permet de nous consoler. Tout le monde a vécu ça, tout le monde sait ce que c’est. Dans ces moments, le souvenir tient un rôle prédominant, car ce sont des moments où l’on vit plus dans le passé que dans le présent. C’est là que, le plus souvent, ces dérives s’organisent. La force du souvenir me fascine beaucoup. C’est le souvenir qui construit la souffrance ressentie dans le présent. L’objet de la perte n’est plus là, et c’est le fait de savoir que le présent est différent et que le futur le sera davantage qui rend les souvenirs du passé si douloureux, et pourtant si formidables car si précieux. Pourtant, si nous n’avions plus de souvenirs, nous n’aurions plus de souffrance, car plus de raison de souffrir. Ca tient à peu, et beaucoup de choses à la fois. Evidemment, je suis bien conscient que c’est la mémoire qui façonne notre existence, car sans elle nous ne pourrions pas évoluer. A l’image de ces amnésiques antérogrades, pauvres personnes n’ayant plus la capacité de mémoriser quoi que ce soit, qui vivent comme si aucun jour ne s’était écoulé depuis leur accident, du moins pas un seul jour dont ils puissent se souvenir. La mémoire est primordiale dans notre existence, et ce n’est pas ce que je souhaite soulever ici. Je m’attarde bel et bien sur le souvenir, sur ce qu’il représente au niveau émotionnel, sur les associations qui y sont faites, sur ces moments retenus plutôt que d’autres que l’on a préféré mettre de côté.

Les manipulations douloureuses des souvenirs, que j’évoquais précédemment, me semblent particulièrement récurrentes quand elles impliquent des relations avec autrui, comme par exemple le deuil, mais aussi notamment les chagrins amoureux. A la fin d’une relation, c’est là que se mélangent tous les souvenirs, les plus joyeux comme les plus négatifs, et que les souvenirs hantent particulièrement.

Ils représentent alors une réalité n’existant plus dans le présent, mais qui continue d’exister au fin fond de notre tête. Resurgissent alors sentiments, sensations, émotions, où se ravivent nos sens, où l’on revit fictivement des épisodes passés, mais avec cet estompage particulier où ne subsistent que les éléments importants car les subsidiaires sont oubliés. Le souvenir forme une réalité virtuelle, personnelle, où ne survivent que nos impressions et interprétations des événements de vie, et non plus l’événement objectif tel qu’il s’est déroulé. Une seule bribe de souvenir finit par représenter une époque entière et l’état d’esprit associé. On n’a qu’à fermer les yeux pour redevenir enfant et insouciant.

Et c’est là que Eternal Sunshine of the Spotless Mind me séduit particulièrement, puisque tout dans ce film tourne autour des souvenirs, mais également de l’amour, et de la subtile association des deux.

Premièrement, ce que j’aime énormément, c’est que le film matérialise ces souvenirs, en en faisant des décors que Joel traverse. Il voyage en eux physiquement. On n’a pas affaire à de simples flashback, on n’est pas en train de voir une scène du passé, on est en train de la revivre. Comme quand, dans notre tête, on peut revivre nos propres souvenirs, avec la liberté qui nous est propre. C’est une idée simple, mais au fond c’est une putain d’idée de génie. Joel retraverse les scènes de sa vie, et plus particulièrement de son couple, et peut les commenter en direct à sa guise, devancer les paroles de Clémentine, les modifier, dialoguer avec elle. Elle, elle n’est pas celle du passé, elle est la représentation de Clémentine, comme si physiquement elle était là aussi. Elle, elle est faite de comment Joel la perçoit, et non de comment Clémentine se perçoit. C’est toute l’intelligence de cette écriture. S’il dialogue avec elle, tout relève avant tout de l’imaginaire, de l’onirique, ce qui confère un charme magique à ces échanges foutrement mélancoliques. Bref, l’idée de voyager dans ses souvenirs, de rester prisonnier du cloisonnement de « ce que j’ai vécu », sans possibilité d’aller là où il n’a pas été, prisonnier de sa trajectoire malgré toute sa volonté de modifier par-ci par-là son passé en même temps qu’il le retraverse. « Joely? What if you stayed this time? - I walked out the door. There's no memory left. » (Si vous saviez à quel point ce passage me tue à chaque fois, d’ailleurs).

Donc ça, c’est le premier truc du film qui me subjugue, que j’adore, qui lui donne cet aspect magique et onirique que j’adore, mélancolique et nostalgique. Il n’y a certainement pas meilleur film sur les déambulations dans nos souvenirs, dans nos regrets, nos amertumes, qui nous sont propres à tous. Il y a cette intelligence, cette force, celle de remonter le temps de l’histoire d’amour, de voir le plus beau après avoir vu le pire, de nous émerveiller d’un amour quand bien même on en connait l’inéluctable fin. Comment mieux nous immerger ? On est vraiment à la place de Joel, remontant les souvenirs, on ressent sa nostalgie, sa tristesse, et pour ma part je m’identifie à fond. Je me retrouve moi, voyageant dans mes souvenirs amoureux, alors qu'à présent me voilà seul dans mon appart. Mes souvenirs sont beaux, je les aime, je les chérie, mais que valent-ils ? Ils ne sont qu’images fugaces, émotions dépassées, futilités. Et c’est parfaitement illustré dans le film. En tout cas, il me le fait ressentir. C’est la grande nostalgie et mélancolie d’Eternal Sunshine.

Ensuite, ce que j’aime beaucoup, c’est qu’Eternal Sunshine permet de réaliser ce fantasme effrayant de pouvoir supprimer quelqu’un de sa tête à jamais. Ô, combien cela pourrait sembler agréable lorsque l’on se sent trahi, meurtri, presque assassiné par amour. Comme cela pourrait sembler une solution attrayante quand on n’arrive plus à se construire dans le monde, accablé par notre souffrance, quand la guérison du temps n’arrive pas assez vite. Tombe au fond du sablier, sable, à chaque grain que tu déposeras je perdrai une goutte de chagrin comme je perds mes larmes. Mais en attendant, en attendant… ? Ô, combien le fantasme de te faire disparaître, toi source de ma peine, peut me sembler agréable.

Mais ce que j’aime encore plus, c’est qu’il montre à quel point ce fantasme est stupide. Et il le fait avec une majesté quasi exemplaire, qui me fascine et m’émeut à chaque visionnage. C’est par notre passé que l’on se construit. Ce que l’on a vécu, c’est ce que l’on est, c’est nous. Supprimer son passé, c’est se supprimer soi. Effacer une relation longue durée comme c’est le cas dans le film, simplement pour effacer de la souffrance, c’est de la stupidité. Mais la détresse appelle la stupidité, et si dans le futur une telle machine arrivait à exister (peu de chance, mais sait-on jamais), je ne doute pas que certaines personnes se rueraient dessus (Eternal Sunshine est aussi à classer parmi les films d’anticipation). Plus le processus de suppression remontera le temps et le fil des souvenirs de Joel, plus ce dernier réalisera à quel point en fait, il ne veut pas effacer Clémentine. Car sa vie avec elle, c’est quelque chose qui a compté pour lui, et qui compte encore. Ce sont des souvenirs dans lesquels il doit pouvoir se replonger quand il en aura envie, comme tout le monde, peu importe s’ils lui font se sentir bien ou mal. C’est tout bête au fond ce que je raconte, mais ça me touche beaucoup. L’histoire du film, ce combat impossible pour échapper à la suppression, est magnifique. C’est une petite tragédie amoureuse.

Mais il n’y a pas que Joel qui joue un rôle dans cette histoire, il y a aussi Mary, ou Clémentine elle-même, tant de victimes de ces suppressions qui ne vivent peut-être pas tant mieux que ça dans l’ignorance de ce qu’elles ont vécu. Les petits personnages qui entourent le couple principal ne semblent pas important de prime abord, mais ont tous un rôle à apporter à ces réflexions-là. Les personnages ayant effacé quelqu'un de leur mémoire semblent aller mieux, mais sont condamnés à répéter les mêmes erreurs, car ils ne peuvent pas profiter des acquis de leur passé. La suppression n'est pas une fin, c'est un retour en arrière, une régression.

Et enfin, là où Eternal Sunshine est absolument sublime selon moi, c’est surtout car c’est pour moi la plus belle mais surtout la mieux écrite des histoires d’amour vues au cinéma. Ici, il n’y a pour ainsi dire aucun cliché, aucune facilité, juste la volonté de raconter l’histoire d’un couple en partant de l’horrible rupture jusqu’à la rencontre, en passant par les mauvais et les bons moments. Comment mieux raconter une histoire d’amour ? L’intelligence de ne rien omettre, de ne pas nous voiler la face, de ne pas chercher à nous faire rêver comme dans n’importe quel film romantique, à quelques exceptions près. Ce film, c’est une histoire à laquelle n’importe qui peut s’identifier, pour ce qu’elle a de vrai, et de particulièrement bien raconté. J’aime beaucoup aussi le personnage de Patrick, qui tente de s’approprier Clémentine en lui faisant revivre son histoire avec Joel. Il y a quelque chose de très naïf, presque enfantin, dans sa démarche, et au fond de très triste chez cet homme souffrant de sa solitude à ce point. Il y a là aussi un message à faire passer sur la véracité des histoires, plutôt que sur un formatage bête et méchant de ce qui a déjà marché. J'y vois là une invitation au rêve, à la créativité : "Vivez vos histoires et vivez les franchement !".

J’entends déjà les plus râleurs me dire que non, c’est faux, tout est embelli, que par exemple la rencontre (numéro 2) n’est pas crédible car une fille qui aborde un mec introverti à fond comme lui, ça n’existe pas vraiment, ou encore que certaines scènes sont vraiment trop toutes belles pour être crédibles (j’ai vraiment lu de telles critiques, si si). Je répondrais ici que le film est juste très bien écrit, et que là où dans les films habituels ça passerait pour du cliché ou du surfait, ici c’est simplement très intelligent. Les personnages restent constamment fidèles à leur personnalité, et ne prennent pas de facilité pour faire avancer l’histoire. Clémentine aborde Joel alors qu’il l’envoie gentiment chier ? Et bien, c’est sa personnalité, on la voit pendant tout le film insistante, extravertie, impulsive, et c’est elle aussi qui fait le premier pas lors de la rencontre numéro 1. Ensuite, je prendrais l’exemple de la scène du lac en tant que « scène trop toute belle trop cinéma romantique ». Oui, il y a de ça dans cette scène, mais si on réfléchit deux secondes on constate une chose : Clémentine répète l’action du lac avec ses conquêtes, c’est son lieu romantique à elle. La preuve, elle y amène Joel les deux fois, et elle y amène Patrick également. Donc l’instant magique du film est bien plus réel que tous les instants magiques des films romantiques. A mon sens en tout cas.

Certains critiquent la fin, y voyant une pseudo happy end stupide. Pour ma part je ne sais pas. Il y a deux reproches très différents : 1) Finir sur leur amour est un peu facile et cliché, par rapport au reste. 2) On ne croit pas au fait que deux personnes choisissent de se rendre éternellement malheureuses. Je répondrais que la fin du film offre quelque chose de magique, celle de donner à deux êtres l’opportunité unique d’avoir un nouveau départ avec tout à reconstruire, tout en ayant conscience des risques qui les menacent. Donc ce n’est pas cliché, car c’est réfléchi et ça découle logiquement du fait de l’attirance prononcée qu’ils ont l’un envers l’autre. Ce n’est pas non plus une démarche autodestructrice, dans le sens où finalement ces retrouvailles forment une sorte de réconciliation, dans un prolongement de leur précédente relation, comme s’ils ne s’étaient jamais effacés, et on peut imaginer un éventuel travail pour éviter que ça se reproduise. Mais dans tous les cas, l’histoire ne nous dit pas si tout finit par marcher, et ce n’est à priori pas le message véhiculé par le film. A love story is just a love story.

Je finirais en disant que la réalisation de Gondry est géniale, elle fourmille d’idées, de trouvailles (les décors qui s’effacent petit à petit en fond, le monde qui disparait, le jeu sur les tailles, etc…). L’écriture est subtile, pleine d’humour, de tendresse, d’émotions en tout genre, mais surtout d’intelligence. Les acteurs sont extras, les deux à contre-emploi. Jim Carrey dans le rôle de Kate Winslet, et inversement. Bref, c’est un film pour moi juste extraordinaire. Je félicite plus que jamais l’écriture de Gondry et Kauffman, et je suis très triste que les deux ne travaillent plus ensemble.

Eternal Sunshine of the Spotless Mind est un film qui me parle particulièrement, il est d’une grande poésie et très onirique, et touche beaucoup de sujet auxquels je suis sensible. Je fusionne avec ses thématiques, je les aime, je me retrouve et m’identifie beaucoup. C’est un peu le film qu’il me fallait dans la vie, et peut-être celui qui me correspond le plus. Ce film, c’est certainement un peu de tout le monde, mais ce que je vois en premier lieu c’est que c’est beaucoup de moi. Alors merci beaucoup, à tous ceux qui y ont contribué, je vous aime fort pour ça.

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