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Matrix Revolutions

Film de Lilly Wachowski et Lana Wachowski Action, science-fiction et aventure 2 h 09 min 5 novembre 2003

Avec Keanu Reeves, Carrie-Anne Moss, Laurence Fishburne

Tandis que les Sentinelles sont sur le point d'attaquer la cité de Zion, les habitants organisent la résistance. Neo se retrouve prisonnier entre la Matrice et le monde réel. Afin de le délivrer, Morpheus, Trinity et Seraphin décident d'affronter le Mérovingien. Mais la lutte s'annonce difficile,...

Blockbuster hollywoodien d’une intelligence rare, la trilogie Matrix aura fait date dans l’histoire du cinéma. Pourtant, l’accueil critique relativement mitigé de ses deux derniers opus — rapidement traités de suites commerciales capitalisant sur le succès du premier — constitue une belle ironie en même temps qu’une preuve que Matrix premier du nom, largement encensé celui-ci, n’a peut-être pas été si bien compris que cela.

Qu’on se le dise, le scénario du diptyque Reloaded/Revolutions est ciselé dans le même métal que son ainé. Préférant n’y voir qu’une bouillie numérique sans queue ni tête ponctué de jargon philosophique dispensable, on leur aura fait le procès de ne rien raconter. C’est alors que le final de la trilogie devient malgré lui profondément méta, puisqu’en plongeant son spectateur dans son action frénétique et son déluge d’effets spéciaux, celui-ci reste piégé par ce qu’il voit, par l’écran ; en d’autres termes, par la Matrice.

Aujourd’hui encore, on lit souvent que Matrix 1 se suffisait à lui-même. Et il faut bien admettre qu’en tant que long-métrage unique, il fonctionnait à merveille. Pourtant, si la trilogie est aujourd’hui perçue comme un conte philosophique moderne, c’est particulièrement grâce à Reloaded et Revolutions qui poussent la réflexion bien plus loin qu’ils ne le laissent croire, et dont le premier n’est qu’une introduction nécessaire et réussie, mais insuffisante.

La Caverne : que retenir du premier opus ?

Il y a effectivement une différence fondamentale entre le Matrix de 1999 et ses deux successeurs : le premier est une initiation, il s’offre au spectateur de manière explicite. Un film brillant qui se pose en réinterprétation moderne de la Caverne platonicienne, allégorie de l’ignorance et de l’illusion dans laquelle les hommes, prisonniers de la Matrice, sont condamnés à ne jamais connaitre la vérité. Dans ce contexte, Morpheus joue le rôle du guide de circonstance ; il est celui qui vient de l’extérieur de la Caverne pour nous ouvrir les yeux et nous apprendre que ce monde que l’on croit réel n’est qu’une illusion. Par son intermédiaire, Matrix nous prend par la main et nous montre la voie. Mais pas les deux suivants, qui invitent le spectateur, à l’instar de Néo, à tracer sa propre voie.

« There is a difference between knowing the path, and walking the path. »

Après un premier épisode d’enseignements et de remise en cause de la réalité — « la Matrice est le monde qu’on superpose à ton regard pour t’empêcher de voir la vérité, » — la saga nous lâche la main pour voir ce qu’on en a retenu. On débouche alors sur deux suites volontairement obscures. Pas pour cacher de supposées lacunes scénaristiques mais bien parce qu’elles attendent du spectateur qu’il chemine seul. Car ces opus posent une question qui ne se révèlera qu’à ceux qui ont bien suivi les discours de Morpheus, aux élèves qui ont dépassé le maître en quelques sortes : et si, en quittant la Matrice, les habitants de Zion avaient quitté une Caverne pour tomber dans une autre ?

Cette question prend racine dans ce qui est sans doute le plus gros débat de la trilogie : la réalité de Zion. Alors que Matrix Reloaded s’achève sur un enchainement de scènes clés, l’une d’elles a fait bondir les spectateurs : celle où Néo neutralise les sentinelles par la pensée. Or si l’Élu était, jusque-là, capable d’outrepasser les lois de la Matrice, rien n’explique qu’il soit un surhomme dans le monde réel.

Et si ce monde « réel » n’était pas réel ? La réalité de Zion ne serait qu’une seconde Matrice censée garder le contrôle sur l’humanité, tout en lui donnant l’illusion du choix nécessaire à son acceptation de la Matrice. Un véritable coup de génie de la part des machines qui ne peuvent contrôler l’esprit humain, mais qui peuvent le leurrer.

Nombre d’éléments prennent alors sens comme le fait que l’agent Smith puisse accéder à la « réalité » de Zion par l’intermédiaire de Bane, ce n’est qu’un programme qui se balade d’une Matrice à l’autre. Ou encore la vision de feu dorée à laquelle accède Néo dans Revolutions, il est devenu capable de lire le code de cette seconde Matrice, comme il l’était pour la première. Enfin, quel sens donner à la cuillère que le Kid lui remet en cadeau si Zion était réelle ? Depuis le premier film, cette cuillère est le symbole de l’illusion. « There is no spoon. »

La trilogie ne statue pas explicitement sur la réalité de Zion. À partir de là, on ne peut pas affirmer à 100% qu’un choix vaille mieux qu’un autre, mais il y a un choix à faire. Et une chose est sure : que Zion soit réelle ou pas, ne pas remettre en cause sa réalité, ne pas se poser la question, c’est être passé à côté du premier opus.

On notera par ailleurs qu’au début de Reloaded, Néo débarque dans Zion et s’en suit cette rave qui a fait couler beaucoup d’encre. Toute la population de Zion se trouve là, de retour à l’état primal, à festoyer dans une insouciance protectrice, au beau milieu d’une gigantesque… Caverne.

L’Architecte : la question du choix

Bien que se contentant de prolonger — intelligemment — le discours sur la réalité du premier opus, Reloaded et Revolutions développent également leurs propres thématiques. L’un des principaux reproches qu’on leur aura faits, c’est leur verbiage inutile censé masquer la faiblesse scénaristique de l’œuvre. Faiblesse que l’on retrouve souvent illustrée par la fameuse scène de l’Architecte, sommet de l’ironie, puisque cette scène est probablement la clé de voute de la trilogie.

L’Architecte, après avoir expliqué à Néo qu’il est une anomalie concentrant l’irrationalité inhérente à l’homme chargée de redémarrer la Matrice — qui en est à sa sixième itération, — incite l’Élu a un choix. Soit il accepte le reload de la Matrice, Zion sera alors rebâtie et ses habitants sauvés, soit il refuse le reload, retourne dans la Matrice sauver Trinity et condamne Zion à la destruction par les machines.

À partir de là, deux interprétations s’opposent. L’Architecte laisse clairement sous-entendre que les Néo des précédentes Matrice ont choisi le reload, mais que l’expérience personnelle du Néo actuel vis-à-vis de l’amour le pousse à un choix irrationnel : sauver Trinity. Il serait le premier Élu à s’engager sur cette voie qui déclencherait les événements de Revolutions. Quand l’Architecte revient vers l’Oracle pour lui reprocher d’avoir joué à un jeu dangereux, on peut raisonnablement penser qu’il parle de sa prophétie qui a poussé Néo et Trinity l’un vers l’autre, amenant à ce choix.

Et pourtant, comment comprendre les rêves prémonitoires de Néo ? A-t-il déjà vécu ces événements dans les précédentes Matrices ? Dans ce cas, le choix du refus face à l’Architecte ne serait pas nouveau. Plus étonnant encore : comment expliquer la puissante sensation de déjà-vu — symbole même du reload depuis le premier opus (le chat noir) — de l’agent Smith lors de son ultime confrontation avec Néo. En ayant intégré l’Oracle, une partie de lui a accès aux précédentes itérations de la Matrice, et là, il est clair que Smith a déjà vécu cette scène ; ce qui signifie que les événements de Revolutions seraient loin d’être inédits.

Ce qui fait de nous des humains, c’est le libre arbitre — c’est ce qui nous différencie d’un programme, prisonnier de son but, comme Smith. Les humains ont besoin d’être libre pour accepter la Matrice. Ou du moins doivent-ils conserver cette illusion de liberté, une illusion de choix. Et si ce choix était factice ? En réalité, Néo n’aurait pas le choix. Son attachement à Trinity l’engage fatalement sur une voie irrationnelle, et l’Architecte le sait. Tout comme Zion n’existe que pour leurrer les hommes quant à la réalité, le discours de l’Architecte serait aussi un leurre nécessaire à l’illusion du choix, et donc l’acceptation de la Matrice. Mais la situation resterait en réalité parfaitement sous contrôle.

« Choice is an illusion, created between those with power… and those without. »

Conclusion : un diptyque vraiment creux ?

La trilogie Matrix fourmille de détails, d’images et de symbolisme nébuleux au premier abord. Si on s’y intéresse d’un peu plus près, on réalise que chacun d’eux amène une interrogation qui va venir s’empiler sur la précédente. Smith fait-il partie du plan des machines ? Néo est-il humain ou un programme ? D’où provient l’étrange aura jaune de Séraphin ? etc.

En fouillant un peu le net, on constate que chacun y va de sa certitude, et c’est en cela que la trilogie est intéressante : elle est une œuvre libre d’interprétation. À aucun moment, elle ne donne de réponse mais elle laisse des choix. Étonnant, non ?

On ne peut pas comprendre objectivement Matrix, car la compréhension que l’on a de la saga renvoie à nos propres croyances ou nos propres schémas de pensée. Un Morpheus, dont la confiance en la prophétie le pousse à des actes de foi, n’interprétera pas le monde comme un Néo qui ne peut se contenter de croire, ou même d'un Cypher qui — sa félonie mise de côté — symbolise l’acceptation d’une illusion au détriment d’une vérité trop violente. Comme nous qui cherchons à comprendre le monde au travers de ce qu’on en perçoit, Matrix ne peut être compris qu’à travers un prisme de lecture qui nous est propre, et en cela, il se pose en excellente mise en abyme du discours sur le choix, la foi et le libre arbitre.

Sinon, on peut aussi ignorer toute cette critique, considérer que ces théories n’ont pas lieu d’être et ne relèvent que d’une supposée « masturbation intellectuelle », bel argument pour dénigrer ce que l’on a soi-même pas cherché à comprendre. On peut sous-estimer l’ambition des Wachowsky et considérer que toutes ces subtilités et possibilités d’interprétation ne sont que le fruit du hasard. D’une heureuse coïncidence.

« I do not see coincidence, I see providence. I see purpose. »

Mais c’est un choix.

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