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La Foule

Film de King Vidor Drame, romance et muet 1 h 38 min 18 février 1928

Avec Eleanor Boardman, James Murray, Bert Roach

Né le jour de la fête nationale, Johnny Sims incarne le rêve américain et son désenchantement : il porte les espoirs d'un père, qu'il perd à douze ans ; tente sa chance dans l'assurance à vingt-deux ans à New York ; passe ses week-ends à Coney Island, part en lune de miel aux chutes du Niagara ;...

Je reconnais avoir toujours eu une passion pour le cinéma muet, de Griffith à Murnau en passant par des Feuillade, des von Stroheim et encore tant d'autres, j'en ai avalé des kilomètres de péloche muette, envahi par l'ivresse des profondeurs, je me suis même demandé si j'allais retrouver la saveur du "parlant". Mais, de tous ces plaisirs silencieux, il n'en existe qu'un seul qui m'ait véritablement troublé, au point que j'ai mis plusieurs années avant d'y retourner, avant de le revoir de peur d'être submergé par les émotions et de me retrouver, de nouveau, avec le cœur en pièce. Oui, je sais, c'est idiot. Comment peut-on être touché à ce point par un film aussi simple, tourné de surcroît il y a plus de 80 ans par un "vulgaire" texan ! Il faut dire qu'avec "The Crowd", King Vidor, ce salaud, nous offre l'une des œuvres les plus fortes et les plus belles du septième art. Issu d'une alchimie parfaite, inimitable, entre virtuosités techniques, force du propos et justesse des émotions, ce film est de ceux qui ont élevé le cinéma au rang d'art. Aussi magnifique que troublant, il n'a en rien perdu de ses qualités d'autrefois, au point d'avoir l'impression de ressentir la présence d'un Vidor qui se glisserait derrière vous pour vous murmurer à l'oreille : "ce John Sims, ça peut-être toi !".

"The Crowd" est une fable d'une simplicité apparente qui prétend nous conter l'histoire ordinaire d'un homme qui se croyait extraordinaire.

Car John Sims ne pouvait-être un homme ordinaire ! Pensez-vous, il est né le 4 juillet 1900, le jour de la fête de l'Indépendance, à l'aube d'un nouveau siècle. Si ce n'est pas un signe, ça ! Son père va ainsi l'élever dans cette optique, un peu folle, de le faire devenir un grand homme. Le petit John va devenir le centre de toutes les attentions, subissant dès son plus jeune âge une éducation intensive dans le but de faire émerger les qualités nécessaires à ce destin hors norme. Élevé de la sorte, le gamin va être naturellement persuadé de son caractère unique, se considérant comme une sorte "d'élu" destiné à faire de "grandes choses". Mais la formule faire de "grandes choses" peut prendre différentes significations, ainsi dans l'esprit collectif on imagine facilement le destin d'un homme révolutionnant les sciences, la politique ou œuvrant pour améliorer le sort de ses concitoyens tel un saint homme. Mais de tout cela, Sims s'en contrefiche ! Son objectif est avant tout personnel, et il pense avec un certain dédain que la seule prise de conscience de son unicité lui suffit pour se distinguer de la foule, de ces êtres anonymes qui subissent leur destin.

C'est dans cette logique que Vidor filme Sims comme un Rastignac des temps modernes, partant à la conquête du monde, du moins de New York, la capitale économique, la grande métropole par excellence. C'est avec une mise en scène implacable que le cinéaste nous montre la lente chute de cet homme qui voulait se distinguer des autres et qui va voir son autonomie absorbée puis soumise par cette entité immense qu'est la ville. Sous l'oeil du cinéaste, New York devient un personnage à part entière, un monstre gigantesque que le jeune homme va tenter de dompter. Seulement le combat, inégal, est perdu d'avance. À coup de travelling dantesque et de contre-plongées vertigineuses, Vidor nous fait percevoir les entrailles de la "bête", ses rues immenses, ses buildings imposants...et puis surtout cette foule incroyablement dense, composée de "petites fourmis" courant à leur tache habituelle.

Sims, le différent, l'exceptionnel, va ainsi subir les contraintes du quotidien, devenant un vulgaire gratte-papier qui attend la fin de sa journée pour s'échapper de cette prison et, comme tout le monde, se retrouver dans un appartement exigu. Mais la pertinence de Vidor est de nous montrer comment cet homme va épouser, plus ou moins volontairement, toutes les stéréotypies de la masse. Comme si celle-ci, dans sa toute-puissance, finissait toujours par vous dicter votre conduite ! Alors, comme ses semblables, Sims devient une sorte de robot qui exécute les mêmes gestes, adopte les mêmes conduites... Notre homme tombe amoureux d'une jeune fille charmante, mais qui est l'Américaine moyenne type ! Ce n'est pas grave, il décrète qu'elle est "unique" comme lui. Alors il succombe lui aussi au rituel du mariage, réalise même un voyage de noces aux chutes du Niagara, histoire de coller un peu plus aux stéréotypes de l'époque ! Et c'est dans sa façon de nous exposer ce cheminement que Vidor nous montre, avec une certaine ironie, comment l'homme perd de son autonomie en se soumettant aux contraintes socio-culturelles.

La finesse de Vidor transparaît dans sa faculté à peindre le quotidien, mettant l'accent sur ces petites préoccupations, anodines, qui prêtent à sourire mais qui permettent de créer l'empathie du spectateur envers ces personnages. Rapidement, on se prend d'affection pour ce couple si charmant, l'émotion perce alors au détour d'un geste tendre, d'un regard, d'une posture... Au lieu de nous montrer l'histoire hors normes d'un grand homme, Vidor nous expose simplement la grandeur d'une vie ordinaire, sans apitoiement ni jugement, il nous fait partager les peines et les espoirs d'un homme auquel on peut facilement s'identifier, goutter avec lui au plaisir simple du quotidien, ressentir la désillusion et l'isolement nous assaillir, compatir à la douleur d'un homme blessé au plus profond de lui. "The Crowd", ce n'est pas simplement le portrait de l'Américain moyen qui perd l'illusion de l'American Dream, c'est aussi le parcours d'un homme qui encaisse les coups durs et les humiliations, ravale son orgueil pour pouvoir se relever, toujours et encore, pour protéger au mieux sa famille. C'est comme si le Rastignac du début avait abandonné ses ambitions égoïstes pour se muer en père de famille, un parmi tant d'autres mais unique pour les siens. C'est sur cette impression étrange, pleine de joie et d'amertume, que se termine le film avec la vision de cette famille unique, riant à gorge déployée, dans une salle de spectacle, comme tout le monde.

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