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Soudain l'été dernier

Film de Joseph L. Mankiewicz Drame et thriller 1 h 54 min 22 décembre 1959

Avec Elizabeth Taylor, Katharine Hepburn, Montgomery Clift

A l'hôpital de Lion's View, le docteur Cukrowicz pratique dans des conditions vétustes la psychiatrie et la neurochirurgie. Le directeur lui annonce que Violet Venable, une riche veuve, lègue un million de dollars à l'établissement, à condition que Cukrowicz accepte de pratiquer une lobotomie sur...

Il aura fallu tout le talent d'un Mankiewicz pour me faire apprécier une adaptation cinématographique de Tennessee Williams. Il était temps, je commençais à désespérer. Même s'il n'évite pas quelques excès théâtraux et une utilisation un peu facile des thèmes liés à la psychologie (il apparaît que c'était à la mode, à Hollywood, à l'époque ! mais bon est-ce vraiment une excuse ? fait-on mieux maintenant ? pas sûr...), notre homme réussit néanmoins là où tant d'autres ont échoué. Que ce soit Kazan, Huston ou même R.Brooks, aucun d'entre eux n'a réussi à restituer avec autant de force l'univers du célèbre auteur à l'écran. Pourquoi, me direz-vous ? Eh bien, peut-être parce que Mankiewicz est le seul à maîtriser avec autant de rigueur la dimension théâtrale de son œuvre, mettant au cœur de celle-ci le texte, la parole, à la place de l'image, faisant ainsi ressentir les choses au lieu de les montrer. Le film nous apparaît ainsi extrêmement bien écrit, parfois même un peu trop, mais qu'importe car la qualité de l'interprétation (Liz, Katharine et Monty, quand même, excusez du peu !) sert magistralement la puissance évocatrice des textes de Williams.

Souviens-toi, Catherine, fais un effort bon sang !

L'argument du film tient véritablement à peu de chose. Une mort suspecte, celle de Sebastian, l'enfant adoré de la riche Violet, et un mystère qui se forme sous nos yeux comme dans un banal polar. Oui mais voilà, ici l'enquête va prendre une forme particulière puisqu'elle va se dérouler sur le terrain du souvenir ! La preuve ultime, la vérité, se trouve dans la tête de la belle Catherine, et on va attendre "patiemment" que celle-ci se souvienne des faits qui se sont déroulés l'été dernier, à la Cabeza de Lobo. D'inspiration clairement psychanalytique, "Suddenly, Last Summer" est la brillante synthèse entre le thriller psychologique et le film d'enquête : c'est à travers la parole, les échanges verbaux ou les "interrogatoires", que les indices vont s'accumuler et que la vérité pourra éclater. La grande réussite de Mankiewicz est d'avoir su transformer cette quête de vérité en une véritable enquête, passionnante et passionnée, qui nous tient en haleine jusqu'au dénouement final !

En quête de vérité.

D'ailleurs le film prend clairement ses références dans le monde du polar puisque le personnage central, le docteur Cukrowicz, ressemble à une sorte de Marlowe naviguant dans les eaux troubles du subconscient de ses suspects. Et puis le jardin luxuriant de la famille Venable rappelle fortement la serre de "The Big Sleep" : on y retrouve cette même atmosphère pesante où mijotent les perversités des différents protagonistes. Mankiewicz prend toutefois un risque en donnant la place centrale à ce bon docteur car celui-ci n'a rien de la forte personnalité d'un Marlowe et son rôle d'enquêteur/thérapeute lui demande d'être constamment en retrait. Mais finalement, la sauce prend très bien car Monty Clift arrive à faire briller son personnage tout en sobriété (même si sa méforme est perceptible dans certains passages) et puis le cinéaste parvient toujours à doser les rapports de force entre les différents protagonistes avec une utilisation fort appropriée du champ-contre champ. Alors bien sûr tout cela ne fait que renforcer une dimension théâtrale fortement marquée : les grandes tirades et les postures outrancières sont légions. Mais là aussi, le père Mankiewicz assume tout et se sert même de ses artifices pour nourrir habilement son intrigue, en incorporant par exemple des dialogues métaphoriques (sur le destin des p'tites tortues, sur la vie des douces plantes carnivores, etc) ou des scènes fortement explicites (comme cette séquence incroyable où Catherine risque d'être happée par une horde de mâles déchaînés). Bref, en ponctuant son récit d'indices plus ou moins obscurs (comme la référence à Saint Sébastien, "icône" homosexuelle), Mankiewicz mène tambour battant une enquête aux multiples niveaux de lecture où viennent se télescoper gaiement des thèmes aussi forts que l'homosexualité, l'inceste, la pédophilie voire le cannibalisme, tout cela traité avec l'injustice sociale en toile de fond. L’œuvre est d'une grande richesse, on l'a bien compris, mais surtout Manki arrive à éviter l'outrance et le grotesque en ne montrant rien et en jouant à fond la carte de l'évocation ou de l'imaginaire.

Passions dévorantes.

Car si l'enquête freudienne de Cukrowicz met à jour l'opposition classique entre désir et perversion, tout cela pourrait nous paraître terriblement archétypale voire ridicule si on n'avait pas un cinéaste aussi habile que Mankiewicz à la manœuvre. Privilégiant la force du mot au poids parfois nocif des images, notre homme nourrit notre imaginaire, joue avec nos sentiments avant de faire éclater la vérité à travers son unique flash-back. Mais avant cela, on aura été bien baladé par un récit qui s'est habilement joué de nous et de nos représentations ! Ainsi le personnage de Sebastian, personnage clé de l'énigme, est tout d'abord représenté comme un être pur et divin. C'est l'image que l'on a de lui en écoutant les "dépositions" de sa mère et de Catherine, ou encore en voyant son logement et son "jardin d’Éden". Mais peu à peu, cette image idyllique va se craqueler, pour nous laisser entrevoir une réalité bien plus sordide. À l'image du toubib, on se laisse convaincre par le discours de Catherine, celle qui ne connaît pas la haine de l'autre. " N'est-ce pas cela, l'amour ? Se servir des gens ? " s'interroge-t-elle au début du récit. Mais est-ce vraiment de l'amour qui unit Sebastian à sa mère, est-ce vraiment un amour pur et sincère qui guide la conduite de cet homme. L'image divine s'estompe alors et laisse place à une figure perverse, torturée, bouffée par ses pulsions. Ainsi soumis, l'homme se transforme en prédateur, vorace, féroce, qui consomme ses victimes sans pouvoir se rassasier. Et autour de ce constat où se mêlent sans faim Éros et Thanatos, Mankiewicz nous laisse entrevoir une vision aussi angoissante que réaliste des rapports humains au sein de nos sociétés si respectables. Car si chez nous, on cache poliment les fous derrières les murs et on lobotomise les cerveaux pour effacer toutes traces de vérités gênantes, on finit par accepter, sans broncher, les comportements de dominations les plus abjects. Comme celui qu'exerce une mère sur son fils, le thérapeute sur son patient ou le riche sur le pauvre. Derrière le fantasme d'anthropophagie de Sebastian, le cannibale au low cost, se cache finalement le comportement d'une société qui a pris l'habitude de consommer le plus faible !

La mécanique mise en place par Mankiewicz s'avère brillante en tout point de vue, et même si on a parfois du mal à s'accrocher à son histoire, ce drame passionnel cuisiné aux p'tits oignons est de ces mets qui ne se refusent pas.

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