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Le Casanova de Fellini

Film de Federico Fellini Comédie dramatique 2 h 35 min 7 décembre 1976

Federico Fellini nous offre un portrait à contre-courant de ce séducteur mythique. Un regard froid sur la solitude d'un homme poursuivi par sa renommée.

Il y a déjà quelques années que j'ai vu ce film dans son intégralité, et qui m'a durablement marqué. Il ne me reste de Casanova que des bribes, quelques morceaux de bravoure hallucinants qui composent ce film hors-norme et inoubliable (qu'on l'aime ou non), et qui continuent encore de me hanter.

Il est très difficile d'écrire sur ce film tant il est riche et complexe. Il suffit de taper "Casanova Fellini" sur google pour tomber sur des centaines d'articles d'analyses tous plus passionnants les uns que les autres sur les scènes, et les images innombrables et uniques créées par le film (celle-ci en particulier est excellente sur la mythique scène des chandeliers http://www2.cndp.fr/tice/teledoc/plans/plans_casanova.htm "La séquence montre donc ce qui se passe par-delà les apparences et les reflets colorés de la fête : aux multiples couleurs d’une représentation lyrique tout en mouvements [1] succède un monde étrangement figé, monochrome et fade [2]. L’extinction des feux, qui occupent littéralement toute une partie de la séquence, est riche en impressions : le monde de la fête et des apparences tombe avec les lustres, et le siècle des Lumières s’éteint derrière Casanova. Cette chute attaque sans équivoque l’image de Casanova : les cadrages jouent sur la perspective et suggèrent le risque pour le personnage d’être écrasé par ce monde en décomposition").

Alors quand je lis qu'on puisse trouver le film "ennuyeux" ça me dépasse autant que si quelqu'un m'avoue se faire chier devant "Brazil" de Terry Gilliam. C'est absurde, ça n'a pas de sens, en tout cas pour moi. Et les bras m'en tombent

Qu'on s'emmerde devant les gros plans de dix minutes sur trois brins d'herbe, et les débats philosophiques incompréhensibles de trois péquins en ballade dans la campagne russe de Stalker, je comprends.

Qu'on s'emmerde devant un film austère en noir et blanc des années 40 portant sur des questions de foi, pareil j'arrive à l'admettre sans aucune difficulté.

Par contre, qu'on s'emmerde devant le film qui a la meilleure direction artistique que j'aie vue de toute ma vie (avec Brazil), la BO la plus incroyable jamais composée, et l'un des plus grands acteurs du siècle passé dans un contre-emploi sidérant, ça je ne comprends pas. C'est invraisemblable.

Mais pire, qu'on dise de "Casanova" qu'il est "inintéressant" me sidère. A une époque aseptisée, où la plupart des films sont lisses, fades, plats, éteints, et mornes. Où les blockbusters sont asexués, où 95% des cinéastes d'auteur ne pensent plus qu'à verser dans un naturalisme effréné, débile et complètement vain, voir et revoir Casanova, qui ose tout, qui tente tout avec audace et démesure, est un bol d'air frais inimaginable.

Le naturalisme est à la mode, et c'est d'une connerie sans nom. Vouloir imiter le plus possible la réalité en voulant réaliser de façon primaire des séquences qui font "vrai", c'est la trahir par définition. Inévitablement. Plus on copie la réalité, plus on s'en éloigne, plus les différences sautent à la gueule, et plus on y trouvera à redire (cf ce qui se passe avec le film de Kechiche le psychopathe, où des gens en viennent à débattre de l'aspect "réaliste" des séquences de sexe, et familiales,et questionner leur crédibilité). Et heureusement que certains réals contemporains y résistent encore (Wes Anderson, les frères Coen, Winding Refn entre quelques autres...)

Et c'est l'idée même de Fellini, s'il s'éloigne du néoréalisme italien, c'est parce qu'il y manque quelque chose. Parce que cette pseudo réalité composée de moments simples et supposés "vrais" est très vaine, parce qu'il y manque une dimension absolument fondamentale, celle du rêve, du cauchemar, de la perception subjective des personnages.

Il s'agit dès lors d'appréhender totalement différemment notre propre perception du réel. Le réel n'est pas cette succession de scènes qui font "vrai". On peut même dire que le réel n'existe pas, dès le départ, dès la première fraction de seconde de notre perception, il n'est déjà plus qu'une interprétation. Le réel, comme le temps, est insaisissable. Tout ce que nous voyons, ressentons, entendons, bref percevons, ne se fait que sous le prisme de nos fantasmes, de nos idées, de nos pensées. Notre mémoire malaxe la réalité, la réécrit, la retransforme, et c'est tout l'objet du cinéma depuis ses débuts!

Il ne s'agit pas de bêtement copier la réalité, il s'agit de la relire, de la penser, de la repenser, de la retravailler en permanence.

Dès lors, il n'y a rien de plus réel que le Casanova de Fellini, et je peux donc dire qu'il est pour moi, le plus grand film historique de tous les temps, et à jamais plus crédible, plus vrai que n'importe quel biopic mou, académique, pompeux, et appliqué.

Je retiens aussi cette merveilleuse citation de Fellini, pour son fascinant (mais pour le coup très éprouvant) Satyricon " Le monde antique, me disais-je, n'a jamais existé, mais, indubitablement, nous l'avons rêvé. ". Tout est dit. Le cinéma joue son rôle et assume pleinement les dimensions fantasmagoriques de nos vies.

Maintenant revenons sur ce qui me frappe particulièrement dans Casanova. Le film est d'une force visuelle inouïe, grâce à une conjonction unique de talents : - Fellini à la réalisation (mais aussi à tous les autres postes) - Danilo Donati aux décors et aux costumes - Giuseppe Rottuno à la photographie

Casanova tisse un univers théâtralisé surstylisé. Il faut bien se rendre compte que Fellini est le maître du décor de studio. C'est un monde gigantesque, sans limite et à la fois clos et oppressant, comme si tout était recouvert d'une énorme chape de plomb impénétrable et que le ciel n'existait pas.. C'est une farce où tous les personnages sont des pantins de la Commedia dell'arte, surmaquillés, masqués. Les personnages sont ainsi des insectes grouillant, baisant, bouffant dans un univers factice de A à Z, et extrêmement cohérent (de l'île où vit Casanova, que l'on rejoint en traversant une mer déchaînée, avec cette idée absolument géniale de la recréer à base de bâches en plastiques qui gonflent et dégonflent pour simuler l'effet des vagues, aux différentes Cours d'Europe visitées, à la prison de Plombs, etc;..).

Personnellement, je n'ai jamais vu un truc pareil de ma vie. Les tableaux visuels de Casanova sont des miracles d'invention, d'ingéniosité, un summum indépassable du baroquisme qui renvoie tous ses (brillants) pairs à l'amende (de Ken Russell à John Boorman qui s'essayait au film fellinien avec Leo the last quelques années plus tôt). A ma connaissance, par la suite, il n'y a que Terry Gilliam qui arrive à s'en rapprocher avec talent dans ses "aventures du baron de Munchausen" et dans Brazil.

Comment oublier ....

- La scène des chandeliers, dont parle si brillamment Terry Gilliam, l'oeil pétillant sur la chronique "ma scène préférée d'allociné" ? http://www.allocine.fr/video/video-19378268/ - Daniel Emilfork et sa chorégraphie dégueulasse et glauquissime en coléoptère pervers lors d'une des nombreuses réceptions inquiétantes du film ? - L'introduction avec le carnaval, et le visage de la statue, monstre enfoui dans la mer - La parade amoureuse de Casanova, et son hibou mécanique qui s'active à chaque fois qu'il se prépare à faire l'amour, comme s'il préparait un triathlon, dans des scènes absolument délirantes et WTF au possible - la géante - Le final qui glace le sang (sur une mer de glace, recouverte par la pénombre) - La déchéance terrible du héros, séducteur pathétique, délaissé par celle qu'il aime, et qui finit par trouver le réconfort auprès d'un automate hyper effrayant - Le choix génial de Donald Sutherland dans un contre-emploi hallucinant : Lui http://cdn.cnwimg.com/wp-content/uploads/2013/03/donald-sutherland-animal-house-1024x550.png vous le voyez dans le rôle du plus grand séducteur de tous les temps ??? Féllini le voit, en le transformant en prince quasi transsexuel, il en crée une figure inoubliable du cinéma. C'est tellement n'importe quoi, que ça en devient absolument énorme.

- Comment oublier la folie des costumes, qui par millions sont tellement délirants, qu'ils en deviennent indescriptibles ? - Comment oublier l'humour, la déconnance, mais aussi les élans poétiques ravageurs qui parsèment le film ?

- Mais surtout, comment oublier la plus belle et la plus incroyable BO jamais composée pour la cinéma ? (pour preuve : http://www.youtube.com/watch?v=gOUvikl1xHA et http://www.youtube.com/watch?v=v-oi-_uxcEU&list=PL388FB276B092E6CF entres autres extraits ) Hypnotique, effrayante, séduisante, sensuelle, grotesque, et surtout totalement indissociable du film, de la mise en scène, du récit.

Elle n'est même pas extradiégétique, elle est la diégèse du film, elle est un élément du décor, elle accompagne directement les scènes, elle les éclaire avec les bougies comme le dit très bien Alexandre Desplat. Elle tournoie, elle dissone, elle embarque. Bref elle est absolument exceptionnelle, et Nino Rota est un génie insurpassable, qui fascine encore aujourd'hui tous les compositeurs contemporains.

- Le traitement Fellinien : d'une rigueur historique implacable (tous les grands événements de la vie de Casanova sont repris fidèlement), et comment se l'approprier cet univers, cette vie, la martyriser, la massacrer, la moquer, la réinventer. Comment aussi ne jamais sombrer dans la posture hautaine et méprisante, ne jamais abandonner ses personnages, garder toujours une certaine tendresse, une poésie. Comment ingérer cette vulgarité, comment la sublimer.

Bref comment faire un film absolument unique au monde, et c'est ce que j'attends du cinéma personnellement;

Voyez ce film, fermez les rideaux, éteignez les lumières, montez le son au maximum, et rentrez dans son univers, que vous l'aimiez ou non, vous ne verrez cela nulle part ailleurs. Et c'est aussi ça le cinéma.

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