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La Tortue rouge

Long-métrage d'animation de Michael Dudok de Wit Aventure 1 h 20 min 29 juin 2016

Avec Emmanuel Garijo, Tom Hudson, Baptiste Goy

À travers l’histoire sans paroles d'un naufragé sur une île déserte tropicale peuplée de tortues, de crabes et d’oiseaux, le film racontera les grandes étapes de la vie d'un être humain.

J'ai toujours rêvé d'être un Robinson Crusoé, de reproduire le scénario de La Plage, de quitter la civilisation et d'apprendre à vivre (ou survivre) une bonne fois pour toutes. Revenir à l'état primaire, dénué de tous idéaux et principes préconçus. Pour son premier long-métrage, Michael Dudok de Wit a decidé d'explorer ce thème passionnant en y apportant un regard neuf et intuitif, l'inscrivant dans les codes du cinéma d'animation.

En évoquant les raisons l'ayant poussé à faire son film, le réalisateur en a cité une qui m'a particulièrement frappé : "J'ai voulu faire de belles images".

Quoi de plus honnête et de plus tendre que cette simple phrase, dont on comprend évidemment les motivations : car oui, La Tortue Rouge est tout bonnement magnifique dans sa forme. Il est l'aboutissement d'un long travail en amont, d'une réflexion pensée et aboutie qui transpercent l'écran. Le rapport à l'animation traditionnelle y est préservé, affirmé voire activement revendiqué et fait corps avec les effets numériques, atteignant un rendu plastique édifiant qui puise autant dans l'art artisanal que dans le minimalisme contemporain. Film d'équipe, il est le fruit d'une collaboration de longue date qui débuta par une rencontre improbable avec le mythique Studio Ghibli (et plus spécialement d'Isao Takahata, acolyte de Miyazaki) dont c'est aussi le premier partenariat avec un réalisateur extérieur. Presque entièrement réalisée en France, La Tortue Rouge est finalement une œuvre cosmopolite aux multiples visages, à l'image de son propos universel.

Cependant, il serait idiot de réduire le film à son esthétique puisqu'il est porteur d'un message fort au-delà des mots, d'autant plus puissant qu'il est totalement silencieux et apaisé. Dans La Tortue Rouge l'homme confirme la théorie de Rousseau puisqu'il semble naturellement bon : sans passé et sans identité, nouveau-né accouché par les flots, il est d'un profond respect pour son environnement et, sans contact avec la société, n'a pas le temps d'être corrompu. Dégageant une bonté d'âme aussi naïve qu'émouvante, il s'adapte malgré l'ardent désir d'échapper à sa solitude : néanmoins il reste un être humain doté de sentiments, commettant des erreurs qu'il regrette et éprouvant la dépression de l'exil avec sincérité. Michael Dudok, peu à peu, le confond avec la nature luxuriante et en fait un animal comme les autres. Les plans sont larges et laissent une place considérable au paysage, faisant dépendre l'homme de son contexte et non l'inverse, le soumettant à la toute-puissance de l'univers dans de sublimes scènes nocturnes et étoilées. Le travail sonore est impeccable, captant l'ouïe grâce à de riches bruitages d'ambiance qui camouflent tout langage, notamment celui de l'homme qui n'est composé que de soupirs et de cris primaux.

Lentement mais sûrement, le récit brouille les frontières entre rêve et réalité, basculant du réalisme poétique au surnaturel le plus étrange, redéfinissant sa narration. L'homme et l'animal ne font plus qu'un, se complètent et se métamorphosent. La Tortue Rouge est une histoire d'amour avant tout, déposant une nouvelle fois Adam et Ève dans leur jardin exotique en relatant leur destinée avec tendresse. Les plans se rapprochent, faisant dialoguer les visages, décrivant la passion en quelques traits de fusain et une mélodie classique. Vivre n'est plus une contrainte sur cette île qui constitue, en un sens, la métaphore de l'existence. Les couleurs se vivifient, gagnent en intensité au regard du temps qui défile à une vitesse folle. La génération moderne se confond avec celle de ses ancêtres, dépeignant la transmission culturelle d'un homme à l'autre avec une pureté brute et attachant une importance particulière aux tortues : des bêtes robustes et immortelles.

Lié à la subjectivité la plus totale, le film se reçoit comme une expérience sensitive et réflexive qui ne laisse pas indifférent. Affranchi d'un scénario précis, ses défauts sont aussi ses qualités et vice-versa. L'universalité des personnages et du récit, dénué de cadre spatio-temporel, est satisfaisante car s'inscrit dans une louable démarche liée au conte mais peine à émouvoir profondément car trop abstraite et impersonnelle. On regrette également certaines ellipses frénétiques et l'obstination du réalisateur à vouloir traiter son scénario de façon trop usuelle : les points forts du film sont justement ce qui s'en éloigne, laissant libre cours au mystère et à la contemplation.

À défaut d'être un grand film, La Tortue Rouge se caractérise comme une œuvre essentielle qui apaise l'âme, ne serait-ce que pour 80 minutes bien courtes, redonnant foi en l'humain aux pessimistes et autres fatalistes dont je fais partie. C'est une œuvre entièrement bâtie autour du miracle, de l'incompréhension puis de l'acceptation face au cycle inéluctable de l'amour, de la famille. Le pouvoir de l'imaginaire et de la volonté, symbolisé par la « tortue rouge », est ce qui offre au film et au héros toute sa consistance : enfin, accompagné par le Studio Ghibli, Michael Dudok lui rend hommage en abordant la nature comme une entité à part entière, intouchable et sacrée, faisant directement écho aux cultes nippons et à ses chefs-d'œuvre animés.

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