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Les Oiseaux, les Orphelins et les Fous

Film de Juraj Jakubisko Comédie dramatique 1 h 18 min 27 septembre 1969

Dans cette tragédie symboliste, deux hommes et une femme affichent des comportements infantiles dans un climat d’après-guerre. En l’absence de structure sociale et morale suite au conflit, ils prennent soin les uns des autres mais cèdent aussi souvent à l’égoïsme.

Jakubisko est un réalisateur et scénariste tchécoslovaque un temps victime de la censure communiste, mais qui a pu tout de même pratiquer son art (dans une interview il rappelle qu'il était considéré comme le 'Fellini tchèque' mais cite d'autres préférences : Parajdinov, Antonioni, Bresson). Les Oiseaux, les Orphelins et les fous (au titre inspiré d'extraits de l’Évangile selon Matthieu, premier quart du Nouveau Testament) est tourné juste après le Printemps de Prague (janvier 1968) et l'intervention du Pacte de Varsovie (août 1968), ce dernier ayant pour effet de renforcer le pouvoir de l'URSS et saboter les espoirs du 'socialisme à visage humain'. Le film (situé en Slovaquie après la guerre, dans un contexte indéterminé sinon) est centré sur deux hommes et une femme d'une vingtaine d'années, en train de se livrer à des comportements régressifs ou aberrants dans des ruines, avec quelque entourage et échos ou souvenirs (délurés mais toxiques) pour les accompagner.

Leur folie est en partie subie mais aussi largement délibérée, consentie. Ces gens sont dans l'exercice d'une démence précoce, encouragent leurs penchants naturels et alimentent leurs impulsions, sans plus exercer de censure. Ils doivent à la fois se décharger des souffrances passées et n'ont pas d'impératifs, de cap ou d'ordre quelconque pour se limiter maintenant. Le spectateur et le réalisateur, autrement dit ceux qui encadrent et observent le délire, pratiquent sciemment le voyeurisme, qu'un commentaire inaugural en voix-off légitime : « c'est une tragédie mais vous pouvez rire car ils rient aussi ». Le film se propose donc comme une espèce d'édito anti idéaliste, tout en relevant effectivement du challenge de 'dingues' en roue pas si libre – avec la liberté qu'offre la désintégration et l'absurdisme, plutôt. Le principe est respecté à fond : c'est un foutoir euphorique, tragique en arrière-plan, parce que la tragédie est à nier justement ou du moins à dépasser.

Et puis effectivement elle n'est pas si importante ; dans la vie il faut s'accrocher à des quêtes éperdues, il est « nécessaire et inutile à la fois de chercher un remède ». Ces gens sont usés trop vite, ils ne sauront pas tenir la distance et sont trop rongés par l'absence pour avaler les années : ils veulent rendre la pente jolie, intense puis surtout agréable et divertissante. Ils jouent à des jeux d'enfants avec leurs corps d'adultes, s'engagent dans des aventures inconsidérées. Autour d'eux trônent une poignée de vieux, de gens entamés voire 'finis' qui leur répondent et les accompagnent (parfois ils sont 'rangés' mais de façon trouble, comme les sœurs) ; mais aussi de jeunes hippies ou marginaux d'un moment qui ne les suivront pas (ils ont fini de jouir). Les oiseaux sont omniprésents avec une fonction ambiguë (équivalent à des âmes mortes accrochées, capables de décoller mais perdues là par réflexe ou ennui) : des témoins indifférents bien qu'on puisse toujours compter sur leur enregistrement, sans jugement même condescendant envers ces paumés égocentriques gesticulant jusqu'à s'éteindre.

Vu quelques décennies après, ce carnaval évoque Les Idiots de Von Trier, avec des exclus 'volontaires' et de l'empathie pour eux qui n'enlève rien à leur médiocrité ni leurs malheurs. Contrairement au danois antisocial, Jakubisko opère en beauté, répand des interventions ou des séquences musicales pittoresques (au piano), éprouve une certaine tendresse pour ces égarés (au lieu d'aller se 'pré-'damner avec eux). Vu d'après encore, ces morceaux 'pantagruéliques' et cette hystérie triste de tous les instants prennent parfois une tournure à la Jeunet/Caro (La Cité des enfants perdus, Delicatessen) désargenté. La virée est courte (78 minutes) afin de rester facile à digérer (la vacuité est tout de même au bout du chemin et toutes les débauches physiques engendrent l'ennui), évitant ainsi certaines caricatures et la complaisance : vraiment généreux jusqu'au-bout, humble et charmant dans son acceptation du désespoir. Sorti en 1969, salué à Avoriaz en 1973 (second prix du Jury derrière Duel de Spielberg), Les Oiseaux connaîtra une nouvelle jeunesse avec les événements de 1991.

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