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Le Bouton de nacre

Documentaire de Patricio Guzmán 1 h 22 min 28 octobre 2015

Avec Martín Calderón, Cristina, Patricio Guzmán

"Le Bouton de nacre" est une histoire sur l’eau, le Cosmos et nous. Elle part de deux mystérieux boutons découverts au fond de l’Océan Pacifique, près des côtes chiliennes aux paysages surnaturels de volcans, de montagnes et de glaciers. A travers leur histoire, nous entendons la parole des...

La plus grande frontière du Chili est maritime : avec 4000 kilomètres de côtes et le plus grand archipel au monde, ce pays entretient un rapport étroit avec l’eau. Pour le documentariste Patricio Guzmán, la mer recèle toutes les voix de la Terre ainsi que celles venant de l’espace puisque l’eau reçoit la force des astres et la transmet aux êtres vivants. La mer chilienne recèle aussi dans ses profondeurs le secret d’un mystérieux bouton de nacre qui fait le lien entre deux thèmes abordés par le cinéaste : celui des peuples natifs du Chili, le peuple de l’eau, dont il ne reste aujourd’hui que quelques représentants, ainsi que les victimes de la dictature chilienne dont les corps furent jetés par centaines à la mer.

Immense documentariste, célèbre pour ses films sur les victimes du gouvernement Pinochet, Guzmán use de la métaphore aquatique pour nous entraîner du macrocosme jusqu’au microcosme, du documentaire didactique vers l’essai philosophique. Débutant avec le spectacle d’un bloc de quartz millénaire, dont Guzmán dévoile patiemment les recoins à la recherche d’une goutte esseulée par le temps, Le bouton de nacre nous dévoile d’emblée le leitmotiv de la mémoire hydraulique. Survivante des âges et composante essentielle de la vie, l’eau recouvre ici sa noblesse perdue devant la caméra de son plus éloquent admirateur, montrée non seulement dans sa majestueuse polymorphie, mais aussi dans son rôle essentiel de berceau de l’humanité. Incarnée sous la forme de cascades tumultueuses, de vaguelettes hypnotiques ou d’icebergs fondants, elle est source d’une beauté inespérée que transcende seulement son rôle primordial dans le cycle universel de la vie.

Comme nous le rappelle l’un des savants interviewés par Guzmán, tout est fait d’eau, la mer, l’air et l’homme, amalgames d’oxygène hydrogéné et d’insignifiantes particules solides. Servant de pôles opposés à cette mouvance cyclique, les deux récits de massacre sélectionnés par le réalisateur nous dévoilent tour à tour l’élément aquatique comme berceau de la vie, et comme gardien de la mort : l’eau est source de vie, nourrissant notamment les Indiens de Patagonie ; mais l’eau est également compagne de la mort, avalant les garçons imprudents ou recrachant les corps des victimes du régime Pinochet. D’une certaine façon, l’eau devient le miroir de l’Homme, reflétant une histoire ancienne que les mémoires ont tendances à oublier.

C’est ce que le cinéaste nous rappelle à travers l’exemple d’une des victimes de Pinochet, Marta Ugarte, dont le corps sans vie fut déposé sur la plage par les flots. L’océan, ainsi, prend une dimension symbolique en lui permettant de mettre en scène son martyr, et surtout de cristalliser le souvenir nébuleux des purges politiques dont elle fut victime. Par l’entremise d’un vaste treillis d’images et de témoignages, profitant de l’énumération des tortures infligées et de la reconstitution du processus de lestage des cadavres, Guzmán se fait océan, ramenant sur la plage irisée de nos écrans les ossements enfouis dans les abîmes de l’oubli. Un exercice poétique qui lui offre l’occasion d’évoquer une autre “histoire de massacre”, celle des aborigènes de Patagonie : en capturant l’image de leurs derniers descendants, en recueillant ces bien trop rares témoignages, il parvient ainsi à les extraire du marasme d'indifférence dans lequel ils croupissaient.

Certes, la proposition de Guzmán apparaît excessivement ambitieuse, et le lien discursif entre les météorites gorgées d’eau, les peintures des autochtones, et les segments de rail rouillés dont il garnit l’écran peut nous sembler ténu. Mais fort heureusement le documentaire ne nous perd jamais dans ses divagations, uniformisant son contenu grâce à la poésie imagée et la voix off du réalisateur, afin de nous convier à une véritable réflexion sur la vie elle-même. Une réflexion parfaitement intelligible grâce notamment au jeu subtil qui est fait sur les échelles de grandeur : à l’échelle du cosmos, avec ces photos prises depuis l’espace, le Chili ressemble à une terre revenue à l’état sauvage ; à l’échelle du pays, avec cette immense carte que l’on déplie minutieusement, l’Homme semble petit et insignifiant. Notre orgueil semble soudainement bien ridicule, nous ne sommes ni des dieux ni les maîtres de la nature, mais seulement les modestes composants d’un ensemble bien plus grand et majestueux.

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