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Victoria

Film de Sebastian Schipper Thriller et drame 2 h 08 min 11 juin 2015

Avec Laia Costa, Frederick Lau, Franz Rogowski

Victoria, espagnole fraîchement débarquée à Berlin, rencontre un groupe d'amis. Elle décide de les suivre se laissant entraîner par la fête jusqu'au dérapage.

Inattendu.

Pour moi c'est le mot qui qualifie le mieux Victoria.

Ce film fait office, de mon point de vue, d'un objet exemplaire en matière de triomphe de l'inattendu : je n'en savais presque rien, à part le synopsis. Oui, je suis le seul pechno qui va voir Victoria sans savoir que le film est un seul plan séquence (l'ami Bondmax me l'a dit au détour d'une conversation mais, mon manque de culture en terme de techniques cinématographiques m'a sans doute fait par réflexe ne pas porter attention à la mention, bien que je sache très bien ce qu'est un plan séquence, je reste peu sensible à ce genre de précisions). Alors oui peut-être que ça a faussé mon point de vue, d'autant que je vois d'avance la marée de haters qui commencent déjà, avant même que le film soit sorti et sans l'avoir vu, à dire que c'est nul parce que le seul intérêt sera la mise en scène.

Entre les deux (moi et eux) il y a sans doute tout un monde de gens qui apprécient le film pour ce qu'il est, en sachant peut-être mieux ce qu'il propose. Là vous vous dites peut-être que du coup on ne peut apprécier ce film qu'en étant époustouflé par ce record du plus long vrai plan séquence du cinéma...

A cela je réponds : que nenni !

Le plan séquence, c'est bien. C'est un bon artifice. Mais effectivement, si il ne communiquait pas avec le fond du film, ça n'aurait pas plus d'intérêt qu'un concours de bites entre réals, pardonnez-moi l'expression. Personnellement, pourtant, c'est bien le fond du film que j'ai trouvé inattendu. Le synopsis est un peu trompeur... Vous vous attendez peut-être à voir un film où tout bascule dans l'action, où l'héroïne va être assaillie d'hommes cruels ayant sombré dans la perversion pour cause de misère (j'entends déjà les critiques à deux francs cinquante qui ressortent leur porte-monnaie à vocabulaire avec leurs mots à la con qui coûtent pas cher, comme "misérabilisme" que je vois employé à n'importe quel sujet et toujours à mauvais escient).

Mais non, rien de tout ça. Dans Victoria, les choses dérapent mais sans déraper. On attend un point de non-retour, qui n'est jamais vraiment un. Vous attendiez des malfrats ? Vous avez des humains, des gamins, qui essaient tant bien que mal de voir la vie comme un jeu, parce qu'on est obligés quand l'Etat, quand la société, quand les institutions ont décidé que vous devriez vivre malgré eux et pas avec eux. Dans Victoria on a pas d'archétypes de personnages, on a des archétypes d'humains. De gens que tout le monde croise, à n'importe quel moment de sa vie. Des phrases qu'on entend bien plus dans la bouche des humains lorsqu'ils parlent pour de vrai, sans concession, que dans celles de personnages de cinéma. Moi non plus je veux pas que tu penses que je suis quelqu'un de mauvais.

En essayant d'échapper au Mal, quand on se rend compte que les normes nous y poussent, on y retombe toujours. C'est peut-être pas si faux que l'Enfer est pavé de bonnes intentions. Ce film, que j'aime sans doute autant parce qu'il traite de deux choses que j'adore voir au cinéma, à savoir un propos qui se rapporte vraiment au Réel et qui ne reste pas totalement cloîtré dans le cinéma, mais aussi un discours sous-jacent, plus discret et subtil, sur la Liberté, et l'opposition entre l'individu et la société par rapport à cette Liberté fondamentale à laquelle nous aspirons tous ; ce film donc, malgré ses légères réminiscences du meilleur de Point Break (selon moi), n'est pas un film à la visée polémique, c'est pas un film dont le propos est là pour remettre en cause le Monde et la façon dont il fonctionne, non, et c'est là où le film frappe très fort : c'est un film avant tout de communion.

Oui car quand on voit une jeune espagnole, à travers le regard de la caméra, témoigner d'une empathie dont on cherche en vain les limites, pour une bande de losers de qui elle ne se sent visiblement pas si différente avec la vie qu'elle mène (à tort ou à raison, ce sera au spectateur d'en juger), eh ben, putain, pardonnez moi mais ouais, c'est inattendu, et ça troue le cul de voir à quel point ça fonctionne aussi bien (sans doute aussi grâce à l'excellente performance des acteurs, et surtout celle de Laia Costa qui joue Victoria justement). Au-delà de la figure féminine qui prend progressivement l'ascendant sur ses virils compères, jusqu'à se retrouver dans la situation de crime parfait (qui m'a fait penser à la fin de Spring Breakers vite fait mais bon pour pas froisser mon lecteur Maurice oubliez cette référence qui ne plaira qu'à 2% des utilisateurs de SC), on a quand même un sentiment d'empathie épatant qui se construit vis à vis de l'ensemble des personnages, envers lesquels Victoria est un peu notre lien, celle à qui tout un chacun peut s'identifier parce que oui, qui peut affirmer qu'il n'a jamais ressenti de frustration dans sa vie au point de se sentir loser même en restant bien ancré dans la norme (à part les vaniteux qui vont dire que c'est mal joué, et qui feraient mieux de s'intéresser au reste de l'Humanité pour voir si ça ressemble quand même un peu ou pas) ?

"You don't work?"

Et ce qui est fantastique c'est que c'est dans ce principe de communion, d'identification, de gens qui se sentent délaissés et qui essayent tant bien que mal de voir au-delà de tout ça, en s'asseyant sur les toits ou en noyant leur peine (et non leur haine) dans la bière, ce principe se retrouve dans plein d'éléments : la langue qui finit par être parlée, à Berlin, dans le film, entre ces berlinois véritables et cette jeune madrilène, c'est bien l'anglais, la langue de la réunion, présentée comme un handicap, et qui s'avère être une des dernières ressources, indispensable... Et le plan séquence, putain.

Eh oui, le revoilà celui-là. Quel est le plan qui permet le mieux de présenter la communion qui se fait entre différents personnages, de créer un lien entre eux et nous, avec une caméra virevoltante qui tourne avec virtuosité autour de son personnage central, nous présentant ce qu'elle voit, ce qu'elle fait ou ce qu'elle ignore ? Une caméra qui s'arrête lorsque tout semble anéanti... Oui, bonne réponse, le plan-séquence.

Vous croyez que j'exagère ? Pourtant c'est bien de ça qu'il s'agit. Les parias parlent aux parias, les abandonnés aux abandonnés... ils n'ont pas beaucoup de victoires, alors à la place ils l'ont, elle. Ils ont Victoria. Victoria victorieuse. Vous verrez lors de la scène du club, quasi-onirique, si l'emphase n'est pas mise sur ce rare sentiment de triomphe. Vous verrez quand vous entendrez Them, le thème de Nils Frahm, qui a composé pour le film une BO juste magnifique de bout en bout. Allez écouter des aperçus si vous me croyez pas. Cette musique va certainement me hanter longtemps, et surtout lors des soirées, surtout celles qui sont belles et tardives, qui pourraient être à l'aube de la fin du monde, dans l'herbe, sur un toit... ça n'a aucune importance. Car l'important, c'est les autres.

Bref, Victoria est un film qui me semble souffrir de très peu de défauts, écraser sur bien des plans un produit surfait comme Birdman qui se démarquait grâce à sa mise en scène (mdr) mais sans avoir grand chose à dire derrière... Un film qui me semble venir montrer l'imposture du terme misérabiliste. Un film dont l'action est certes assez peu originale, mais où celle-ci n'est finalement pas si importante que ça... Même si c'est vrai que la mise en scène nous entraîne bien dans les diverses péripéties... et que c'est un gros bonus, cette immersion. Alors après avoir vu la lumière rédemptrice de l'aube (et du soleil allemand), je vous souhaite de sortir dans la nuit à 22h ou plus tard de votre séance... ça aussi, ça fait quelque chose. Peut-être est-ce un film pour les amoureux de la nuit... Je ne sais pas.

Mais ce que je sais, c'est que j'aimerais bien une victoria comme celle-là, un jour.

Dans tous les sens du terme.

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