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La Vérité

Film de Henri-Georges Clouzot Drame 2 h 04 min 2 novembre 1960

Dominique est jugée en assises pour le meurtre de son amant Gilbert. Au cours des audiences se dessine petit à petit le véritable visage de l'accusée.

Quelle étrange rencontre, quelle étonnante union, quelle confrontation !

Clouzot-Bardot, un tandem pour le moins improbable pour l'un des fleurons du cinéma français. HGC est l'emblème du cinéma français classique, avec ses chefs-d'œuvre d'écriture et de précision, "L'assassin habite au 21", "Le Corbeau" etc. BB, elle, c'est plutôt l'icône d'une nouvelle génération qui veut s'affranchir de l'ancienne, une image de jeunesse rebelle et de liberté que tentera de récupérer la Nouvelle Vague en cherchant à se démarquer de la vieille garde, des Clouzot justement. C'est à partir de ce principe d'opposition qu'est bâti ce film, "La Vérité". Deux générations qui se retrouvent dans l'antre d'un tribunal, le lieu de la justice (mais quelle justice?), pour essayer de se comprendre, on juge l'autre en se basant sur des faits, des preuves ou sur son intime conviction, dans le but de faire éclater la vérité. Mais quelle vérité !

Ainsi Dominique, une belle et jeune provinciale, un peu frivole, est accusée du meurtre de son compagnon, Gilbert. Pour pouvoir juger des faits et savoir s'il faut envoyer la demoiselle en prison ou à la guillotine, il faut connaître ses intentions, savoir si le crime était prémédité ou s'il s'agit d'un crime passionnel. Passionnel ! On se retrouve vite à vouloir savoir si Dominique aimait vraiment Gilbert; la nouvelle génération est-elle capable d'amour ? Les instances sont tenues par les "vieux", le tribunal, le juge, les avocats, la plèbe; ils jugent tous cette jeune génération pour mettre à jour la vérité sur ces comportements qu'ils ne comprennent pas ! Les préjugés sont d'ailleurs tenaces, en voyant la vie légère de l'accusée au contact des jeunes étudiants, le Président de la Cour d’Assises déclare en toute logique que forcément, Dominique a pris un amant ! À travers lui, on retrouve le regard accusateur d'une société bien-pensante à l’égard d'une jeunesse aux mœurs légères. Cette attitude on la retrouve également avec ces badauds, ces gens bien, qui se pressent dans la salle du tribunal avec une idée toute faite sur l'affaire, épiant l'accusée par envie de sensationnel. D'ailleurs les médias sont également là, au premier rang, avec les mêmes intentions.

Les préjugés ne sont pas uniquement l’apanage des anciens, non évidemment les jeunes en ont également à l’égard de leurs aînés. Ainsi un ami de Dominique dira avec une sincérité désarmante que la demoiselle à plus de qualité que ces dames si respectables, des bourgeoises qui ne pensent qu'à dépenser l'argent du mari, croquer de jeunes amants avant de juger les autres (les jeunes). De même la morale des parents est qualifiée d'hypocrite contrairement à la loyauté et à la sincérité de la jeunesse. Le fossé générationnel est creusé, chacun campant sur ses positions. D'ailleurs les avocats de Dominique ne sont pas dupes, écartant du jury les personnalités jugées trop "anciennes". Le sentiment d'incompréhension entre les générations semble prédominant, l'authenticité de la passion entre ces deux jeunes êtres est-elle avérée !

Après avoir bien établi les préjugés de chacun, Clouzot tente de percer le mystère sur cette relation en alternant les passages du tribunal avec les flashbacks qui illustrent les faits jugés. On suit ainsi parfaitement l'émergence et la construction de cette passion, et en même temps son jugement au sein du tribunal. Cette construction narrative n'est certes pas originale, même en 1960, mais elle permet de donner un vrai rythme et une vraie intensité à une histoire somme toute assez linéaire. On juge ainsi du bien-fondé de cet amour, l’avocat de la partie civile déployant toute sa roublardise pour démontrer que Dominique n'aimait pas Gilbert mais se servait de lui pour atteindre sa propre sœur dont elle était éternellement jalouse. L’avocat de la défense, lui, va tenter de rejeter la faute sur Gilbert, c'est son désamour qui a conduit au drame. Et il est vrai que le jeune homme la désirait plus qu'il ne l'aimait. Les deux avocats apportent une partie de la vérité, une réalité forcément tronquée laissant au spectateur le soin de juger en dernier recours.

Derrière cette histoire de procès, pas très originale mais proprement mise en scène, se dessine quelque chose d'un peu plus passionnant que le simple jugement de mœurs d'une époque révolue. À travers la froide mécanique de la justice s'esquissent en effet les contours d'une vraie histoire d'amour et pas n'importe laquelle, la première, celle que l'on souhaite tous être la plus belle, la plus intense, la plus pure. Dominique n'agit pas avec Gilbert comme avec les autres, elle repousse l'acte charnel comme pour être sûr de ses sentiments, elle admire le chef d'orchestre qu'il est devenu, elle investit dans cette relation ses désirs, ses passions et ses espoirs. De même l'attitude de Gilbert passe du simple désir à la passion, on le voit troublé par la vision de Dominique allongée sur le ventre, le noir et blanc rendant grâce aux formes et à la crinière de la demoiselle. Elle apparaît comme le parfait objet de désir à ses yeux mais ses sentiments vont évoluer, en témoigne la superbe scène où le jeune homme planté au milieu du trottoir, les mains dans les poches, attends désespérément l'arrivée de sa dulcinée et commence à se demander s'il ne l'a pas véritablement perdue. La crainte de perdre l'autre va ainsi gagner progressivement les deux personnages.

Ainsi, et c'est ce qui fait à la fois la force et l'originalité du film, on évolue successivement entre deux milieux, on passe par deux états opposés. On ressent la froideur du tribunal où l'on se régale du cynisme affiché par les deux avocats (Meurisse et Vanel, tous deux excellents, se livrant à un numéro de haute voltige) mais on perçoit également la chaleur de la passion entre les deux amants. On retrouve ainsi ce principe d'opposition, cette union entre deux antagonistes à travers la personnalité des deux jeunes amoureux. Les opposés s'attirent, non ? Le contraste est bien mis en évidence par le choix des acteurs. Bardot incarne mieux que personne la passion, la fougue, le désir ; un personnage "tout feu tout flamme" auquel s'oppose parfaitement le calme et la fragilité d'un Sami Frey. La complémentarité de ces deux-là est ainsi très bien exploité par Clouzot.

Le plus troublant, le plus bouleversant, sera le moment où la passion prend le dessus sur la "froideur", lors du final quand, en plein procès, une Bardot magnifique de rage et de fragilité pousse un "C’est pour ça que vous me jugez : parce que vous êtes tous morts !". Le cri du cœur d'une jeunesse qui n'est pas comprise par une société bien trop figée dans ses principes. L'entente générationnelle est-elle impossible ? En tout cas, l'histoire s'achève par une suspension de séance ; "Sale coup" dit l'un des avocats avec une douce amertume qui sied bien au film.

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