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Jeannette, l'enfance de Jeanne d'Arc

Film de Bruno Dumont Comédie musicale et biopic 1 h 45 min 30 août 2017

Avec Lise Leplat Prudhomme, Jeanne Voisin, Lucile Gauthier

Domrémy, 1425. Jeannette n'est pas encore Jeanne d'Arc, mais à 8 ans elle veut déjà bouter les Anglais hors du royaume de France. Inspirée des écrits de Charles Péguy, la Jeannette de Bruno Dumont revisite les jeunes années d’une future sainte sous forme d’un film musical à la BO électro-pop-rock...

Dans le morne paysage de cette année cinématographique 2017, Jeannette, comme Okja, apporte un vent de fraîcheur qui est franchement le bienvenu. Cinéaste devenu complètement imprévisible, Bruno Dumont surprend à chaque film. Le pari était pourtant pour le moins risqué : prendre la Jeanne d'Arc de Péguy, qui constitue le classicisme quasiment fondateur de l'image du personnage telle que nous l'avons de nos jours, et en donner une version cinématographique tour à tour surprenante, moderne, décalée et respectueuse à la fois, et surtout musicale. Prenons le côté musical d'abord. Personnellement, même si cet aveu va me faire passer pour un homme de Cro-Magnon ayant vécu au fond de sa caverne les vingt dernières années, bref : je n'avais jamais entendu parler de Igorrr. Du coup, je ne savais pas trop à quoi m'attendre sur le plan de la partition. Le minimum à dire, c'est que ça détonne ! Je suppose que c'était voulu. Mais l'adéquation entre l'image, la musique et la chorégraphie est formidable. Le point le plus positif, sur cet aspect là, est le fait que les acteurs chantent vraiment, avec leur propre voix. Des voix cassées, frêles, chevrotantes. Mais cela apporte aux personnages une humanité et une sensibilité touchantes. Les personnages que nous avons ici, à commencer par Jeanne elle-même, sont particulièrement émouvants.

J'entends souvent dire que, chez Bruno Dumont, il y a deux périodes, une période « sérieuse » avec L'Humanité, Camille Claudel et les autres, et une période « déjantée » qui aurait commencé avec Le P'tit Quinquin. Sur l'affiche de Jeannette elle-même, on peut lire « comédie musicale déjantée ». Certes, il y a bien quelques passages comiques (l'arrivée des deux sœurs Gervaise, par exemple), mais il ne faut pas tromper le public non plus : Jeannette n'est pas une comédie. Un film musical, certes, on ne peut que le constater, mais pas une comédie. Pas un drame non plus. A vrai dire, il est très difficile de faire rentrer Jeannette dans un cadre. Ce film est une sorte d'OVNI cinématographique. Mais c'est un film de Bruno Dumont. Tout ce qui fait l’œuvre si particulière du cinéaste est présent dans Jeannette. Les cadrages au cordeau, les personnages issus de la terre, le rapport des humains avec la Nature (cette scène où Jeannette marche dans l'eau, qui renvoie à de nombreuses scènes identique chez le réalisateur), et le mysticisme, bien évidemment. Car, là aussi, il est question du Mal. Celui qui inonde le monde. Quelle peut donc être la place de Dieu dans un monde dominé par le Mal ? Alors que l'enfer déborde sur terre, quelle attitude doit avoir le croyant ? Comment croire encore ? Et à quelle action la foi peut-elle (doit-elle) aboutir ? Le travail formidable de Dumont, c'est de faire surgir Jeanne d'Arc de cette frêle figure de Jeannette. Petit à petit, à travers des scènes qui constituent autant d'étapes sur un chemin, le personnage se dessine sous nos yeux, sous la lumière éclatante du Nord (oui, bon, j'avoue que mon âme de Lorrain a un peu souffert de voir que les dunes de sables du Nord étaient censées représenter le sol de Domrémy, mais qu'importe : liberté poétique, dirons-nous!). Avec stupeur parfois, avec émotion souvent. Les scènes finales, lorsque Jeanne doit quitter son logis, sont d'une émotion d'autant plus grande qu'elle reste discrète, qu'elle ne cherche pas à éclater devant nos yeux. Qu'elle est retenue.

Là aussi, il faut le dire, nous avons un film typique de Dumont à travers son traitement des personnages. Des personnages bruts, comme mal dégrossis, à peine sortis de cette terre, de ce sol auquel ils semblent toujours aussi attachés (et où parfois ils semblent vouloir retourner, quitte à marteler le sable de ses petits pieds). Des personnages qui s'offrent à nous avec leur sensibilité et leur mystère. Car il reste quelque chose de mystérieux au sujet de Jeannette. Une part indéchiffrable. Le mystère de la foi ? Peut-être, mais cet aspect mystérieux se retrouve dans tous les personnages de Dumont depuis La Vie de Jésus : pourquoi agissent-ils ainsi ? Qu'est-ce qui les pousse à commettre ces actions ? Le spectateur est souvent condamné à rester au dehors, à ne pas comprendre. A spéculer. D'où le côté déconcertant. Car Dumont est bel et bien devenu un des cinéastes les plus surprenants actuellement. Quelqu'un qui ne se laisse enfermer dans aucune case ni aucun cadre. D'où les réactions souvent épidermiques à son sujet, et cette impression qu'il n'y a pas de juste milieu. Jeannette, plus que les autres films encore, sera l'objet de ce débat. On va l'adorer ou le détester. Moi, j'adore.

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