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L'Apollonide, souvenirs de la maison close

Film de Bertrand Bonello Drame 2 h 02 min 21 septembre 2011

À l'aube du XXème siècle, dans une maison close à Paris, une prostituée a le visage marqué d'une cicatrice qui lui dessine un sourire tragique. Autour de la femme qui rit, la vie des autres filles s'organise, leurs rivalités, leurs craintes, leurs joies, leurs douleurs...

Film languide et contemplatif, L’Apollonide nous enferme dans les alcôves surannées d’une maison close et verrouille à sa suite les ressorts traditionnels de la narration : on pourrait y déceler une ambition documentaire, tant on insiste sur le quotidien des pensionnaires, quasi détenues par leurs dettes, entre activité sexuelle, toilettes et visite médicale.

Un lent travelling opère vers le début du film un catalogue des filles disponibles, alors que lui répond sur la fin celui des observateurs consommateurs. Cette mise en équivalence frappante éclaircit l’une des démonstrations de Bonello : cette société cossue, qui s’enferme dans les bordels est un monde figé qui meurt dans les vapeurs d’un champagne tiède, rivalisant d’ingéniosité pour parfaire les cartes postales de fantasmes à bout de souffle.

A ces rigidités du récit et de l’atmosphère, le cinéaste oppose une seule vibration, mais de taille : celle de l’image. La succession de tableaux qu’il dessine, richement surcadrés par les lourd velours des rideaux, les obscurités d’intérieurs où éclatent les fulgurances d’une peau voilée de tulle offrent au regard une extase que ne semblent pas vivre les protagonistes. Car c’est bien là le pari risqué de son esthétique que d’allier le glacis d’une picturalité parfaite à la beauté marmoréenne des corps. Poupées parfaites, fantasmes inertes, créatures aussi grandioses que chez Klimt ou Mucha, mais qui semblent encore enfermées dans leurs toiles : telles sont les courtisanes. Neurasthéniques, les hommes qui paient pensent avoir accès à cet indicible féminin : on scrute les corps, on les fait parler d’autres langues, rien n’y fait. Le regard reste vide et rêveur. « Quand tu couches, tu fais semblant », explique-t-on à la petite nouvelle. « Les hommes ont des secrets mais n’ont pas de mystère », confesse l'un deux. Masqués, bavards, ils pavanent, et s’écorchant au mutisme d’un beau inaccessible, finissent par le malmener ; les corps se couvrent de pustules, les plaies s’ouvrent sous la lame.

A mesure que l’aube du XXè siècle devient le crépuscule d’un monde décati, la course à la sensation s’emballe. Panthères et automates, naines et femme qui rit, on brule toutes les cartouches du fantasme pour tenter de se sentir vibrant.

Avec une profonde empathie pour ses comédiennes, solidaires dans ce don de leur corps, maternées par une « Madame » aussi carcérale que protectrice, Bonello est le seul à s’en sortir. Parce qu’il approche sans jamais la dévoiler tout à fait la grâce, parce qu’il la laisse éclairer d’une lueur opaque les étoffes, le cinéaste parvient à rendre palpable ce que ne peuvent toucher les hommes : le sublime.

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