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We Blew It

Documentaire de Jean-Baptiste Thoret 2 h 17 min 8 novembre 2017

Avec Ronee Blakley, Peter Bogdanovich, Charles Burnett

Comment l’Amérique est-elle passée d’Easy Rider à Donald Trump ? Que sont devenus les rêves et les utopies des années 60 et 70 ? Qu’en pensent, aujourd’hui, ceux qui ont vécu cet âge d’or ? Ont-ils vraiment tout foutu en l’air ?

Une précision liminaire s'impose : We Blew It, documentaire de Jean-Baptise Thoret qui tire son nom d'un échange entre Peter Fonda et Dennis Hopper dans Easy Rider, s'adresse à un public bien particulier. Quelque part à la croisée des chemins entre les amateurs du critique passionné et passionnant, qui a officié pendant quelque temps sur les ondes de France Inter dans une émission ("Pendant les travaux, le cinéma reste ouvert", aux côtés de Stéphane Bou : voir la liste des émissions) à la passion cinéphile hautement communicative, et les adorateurs de la décennie 70s, l'âge d'or du Nouvel Hollywood qui reste pour certains le dernier moment marquant de l'histoire du cinéma américain. L'idée n'est pas, comme peut le suggérer le synopsis du film, de comprendre "comment l’Amérique est passée d’Easy Rider à Donald Trump", mais plutôt d'observer cette décade chérie avec le recul des 40 années qui nous en séparent, à travers les expériences et témoignages des principaux intéressés ayant vécu cette époque, qu'ils soient "connus" ou "inconnus", qu'ils aient réalisé Massacre à la tronçonneuse ou qu'ils soient barbier au fin fond de l'Amérique rurale. Certaines interventions sont vraiment surprenantes, à l'instar de ce vendeur d'accessoires pour animaux au début du documentaire, au cœur d'un petit village désertique : il évoque ses souvenirs de la fin des années 60 avec une immense nostalgie, regrettant l'atmosphère libératrice (avec une version personnalisée du "sex, drugs and rock 'n' roll") de l'époque, avant de terminer sur ses opinions politiques actuelles pro-Trump d'une logique qui semble relever de l'évidence même. Les portraits de la sorte, à la fois équivoques, ambigus et très respectueux, sont très nombreux dans We Blew It.

En ligne de mire, en permanence, une question qui taraude Thoret jusqu'à l'obsession : qu'est-ce qui a foutu en l'air cette impulsion artistique issue de la contre-culture nord-américaine, comment s'est-elle métamorphosée, est-elle réellement morte et comment pourrait-elle se manifester, à nouveau, à l'avenir. Force est de constater une chose essentielle : le documentaire n'entend pas apporter de réponse à ces questions, pas de manière directe ou simpliste. À travers la diversité des témoignages présentés, on en ressort au contraire avec davantage d'interrogations que lorsqu'on on y est entré.

Quand bien même on serait en mesure de prendre toutes ces précautions, l'impression que Thoret s'est dispersé dans de trop nombreuses directions reste tenace. Dans la forme comme dans le fond, dans les styles comme dans les thématiques. Dans le passage du critique au cinéaste, il y a de quoi être dérouté par certaines indécisions. We Blew It entend dresser un portrait croisé des États-Unis d'hier et d'aujourd'hui, les deux époques s'éclairant mutuellement. Il donne la parole à des personnes rencontrées au hasard lors des trois mois de repérage autant qu'à des habitués du milieu, plus ou moins célèbres : on n'est pas vraiment surpris, connaissant le bonhomme, de voir Michael Mann (qu'il vénère comme un demi-dieu) ouvrir le bal et Tobe Hooper le clôturer. Il fait la part belle aux paysages américains, à l'immensité de certaines régions, sans pour autant s'interdire les discussions intimistes en intérieur. Il hésite entre la frontalité froide du style documentaire à base d'interviews et l'ambiance travaillée, mise en scène, des effets de style propre à la fiction. L'image la plus lourde étant sans doute celle de la conclusion, certes très belle mais constituant un hommage un peu poussif au final mémorable de Electra Glide in Blue : un long travelling arrière sur ces routes rectilignes infinies typiquement américaines, du goudron cerné par des étendues désertiques à perte de vue, avec une voiture-symbole des années 70 s'éloignant peu à peu de l'objectif à mesure que les couleurs virent au noir et blanc (constituant l'autre face de l'hommage, en citant tout aussi explicitement la fin du film de Peckinpah, La Horde sauvage). Il y a d'ailleurs derrière cette démarche une volonté duale, celle d'adopter le registre éminemment américain du road trip tout en en montrant l'impossibilité matérielle aujourd'hui, les freeways immenses, uniformes et éloignées de toute forme de vie ayant depuis longtemps pris le dessus sur l'expérience quasi-existentielle de la Route 66.

On peut se sentir écrasé par le poids des ambitions d'un tel projet, partagé entre la confusion que peut entretenir la pléthore de pistes explorées et la lassitude que peut susciter la recherche esthétique incessante. Cette volonté omniprésente de capter ce petit quelque chose entre les dialogues, dans les silences, dans les regards, loin des documentaires traditionnels. Un exemple (parmi tant d'autres) illustre bien cela : l'idée de refaire jouer Ronee Blakley, la chanteuse country vedette de Nashville chez Altman en 1975, est intéressante en soi. Mais il y a vraiment un goût de "trop, beaucoup trop" derrière ce piano posé au milieu de l'herbe, devant le Parthénon de la ville qui avait servi de décor pour la séquence de concert finale, à grand renfort d'effets visuel poétiques et de mouvements de caméra évocateurs en direction du ciel. Certaines de ces tentatives portent cependant leurs fruits, comme le célèbre "we blew it" prononcé cette fois-ci par Tobe Hooper à la fin du documentaire, conférant à la séquence une dimension encore plus mélancolique, à la lumière croisée de sa carrière (le succès d'un de ses premiers films, carton planétaire en 1974, qu'il n'aura jamais réussi à renouveler) et de l'actualité récente (sa mort en août dernier, avant qu'il n'ait pu voir le résultat de ses dernières conversations avec Thoret). Mais l'ensemble n'est pas aussi convaincant que ce qu'on aurait pu espérer de sa part.

Je ne pourrais toutefois pas nier, en toute honnêteté, la chaleur de cette première incursion du côté de la réalisation. Thoret est littéralement fasciné par l'Amérique des années 60/70 comme on pourrait l'être pour la mythologie grecque, et ce rapport amoureux si particulier ne fait aucun doute tout au long de We Blew It. Il a beau ne pas s'exprimer de manière explicite une seule fois dans le film, on ne peut s'empêcher de le voir s'exprimer à travers les morceaux choisis de ses conversations. C'est l'Amérique d'aujourd'hui qui raconte la vision de Thoret des seventies américaines, empreinte de mélancolie (et surtout pas de nostalgie réactionnaire, précision lui tenant à cœur), pointant l'importance de l'assassinat de Kennedy ou de la guerre du Vietnam dans le cinéma de l'époque. Le désenchantement est total chez Thoret et a largement débordé dans les conversations qui ont suivi la projection : les événements historiques majeurs ne manquent pas dans l'histoire du pays depuis le début des années 80, mais ils ne se sont à ses yeux, à ce jour, jamais accompagnés de la pulsion artistique créatrice, contestataire, presque libératrice, unifiée sur la durée comme ils ont pu l'être lors du Nouvel Hollywood.

Mais We Blew It n'en déborde pas moins de vie et d'espoir, et les partis pris et autres opinions tranchées de Thoret n'entament pas pour autant une certaine lucidité. Le documentaire brille à ce titre par la pluralité des points de vue exprimés, contradictoires et constructifs. Il y a les rêveurs qui sont restés bloqués et qui tentent de reproduire la même chose depuis des décennies, il y a les névrosés qui n'en gardent qu'un souvenir amer, il y a les vétérans du Vietnam qui ne comprennent toujours pas qu'on ait pu les traiter de tueurs d'enfants. Il y a les progressistes qui rêvent encore de l'explosion émancipatrice de la fin des années 60, il y a les conservateurs qui rêvent encore des années 50 et de la domination artistique et géopolitique de leur patrie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y a les décennies imbriquées, en cascade, pour tenter de comprendre les suivantes : comprendre comment les années 80 se sont construites en totale opposition avec les deux décennies précédentes, comprendre l'époque actuelle à travers l'impulsion de l'âge d'or d'Hollywood, comprendre ce même âge d'or à travers le régime de censure du code Hays, comprendre cette censure à l'aune du pré-Code, et ainsi de suite.

We Blew It laisse le sentiment mitigé des œuvres confuses, le genre de confusion liée à des ambitions en excès plus qu'à une structure en défaut. Il ne donne aucun élément de réponse aux interrogations que l'on peut manifester quant à la passion, pour ne pas dire la ferveur, du plus célèbre amateur du cinéma de Michael Mann — que Thoret considère comme l'alpha et l'oméga du cinéma américain contemporain (beaucoup de blagues à ce sujet lors du débat), celui qui est rentré aux États-Unis un peu trop tard après des études à Londres, ratant le coche des années 70, et qui réalisa son premier film, comble de l'ironie, au début de la décennie suivante. Il n'est pas aussi passionnant qu'une de ses émissions ou conférences quelconques, pétries elles aussi d'excès en tous genres, mais donnant follement envie de voir des films. Mais tous ces petits défauts ne font à mes yeux que renforcer la tendresse que l'on peut éprouver à l'égard de cette personne, presque perdue, lessivée, effarée, tentant vainement de comprendre, depuis des dizaines d'années, ce qui a bien pu se passer depuis la fin des années 70, entre l'aube d'une industrie cinématographique aussi vivace et son crépuscule persistant.

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