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Une femme douce

Film de Sergeï Loznitsa Drame 2 h 40 min 16 août 2017

Avec Vasilina Makovtseva, Lia Akhedzhakova, Valeriu Andriuta

Une femme reçoit le colis qu’elle a envoyé quelques temps plus tôt à son mari incarcéré pour un crime qu’il n’a pas commis. Inquiète et profondément désemparée elle décide de lui rendre visite. Ainsi commence l’histoire d’un voyage, l'histoire d’une bataille absurde contre une forteresse...

Au crépuscule, une femme descend d'un autocar et regagne sa maison vide, en coupant à travers champs. Seul un chien l'accueillera et elle touchera à peine à la maigre soupe qu'elle se sera préparée. Dès la scène d'ouverture, le ton est donné : la même lumière de fond d'étang baignera l'ensemble du film, seulement remplacée, très ponctuellement, par le jaune pisseux d'un éclairage artificiel ; la même désolation, la même solitude essentielle se traîneront d'une scène à l'autre, en une avancée qui aura tout de l'enfoncement.

Car ce qui se donne à voir comme une vie d'emblée emmurée connaîtra cependant un mouvement, mais un mouvement provoqué par un dysfonctionnement : devant le retour, sans aucune explication, du colis qu'elle destinait à son mari abusivement incarcéré, cette épouse décide d'accomplir le trajet qui lui permettra d'apporter elle-même les modestes objets utilitaires qu'elle destinait à son homme.

S'ouvre alors un périple, qui tiendra plus du piétinement, puisque tous les efforts de la jeune femme se heurteront au même mur de l'impossible transmission : la silhouette menue, chargée de son gros colis, semble elle-même presque aussi passive que son chargement, ballotée d'un car bondé à un guichet obstinément réfractaire, puis d'un hébergement graveleux à des tentatives d'entremises qui ne le sont guère moins... On pense immanquablement à l'univers de Kafka, que ce soit pour l'accusation absurde puis les recours infructueux mis en scène dans "Le Procès", ou pour l'impossibilité d'accéder à l'instance suprême ou à une quelconque explication, dans "Le Château". Mais la pauvreté des lieux, leur caractère sordide, cette sensation de côtoyer les bas-fonds de l'humanité créent aussi le sentiment que, si Dostoïevski avait tenu entre ses mains, non une plume, mais une caméra, il n'aurait sans doute pas filmé différemment de ce réalisateur ukrainien, Sergeï Loznitsa.

D'autant que, comme chez Dostoïevski mais aussi chez Kafka, on sent vite que cette action neutralisée, ces plaintes bâillonnées, vont risquer de finir par menacer l'existence même de l'individu. Petit Poucet sinistre, le réalisateur a semé suffisamment d'indices de ce péril : les conversations des mégères dans le bus, tournant avec gourmandise autour d'une histoire de femme découpée en morceaux et difficilement remembrée par la police ; aux abords de la prison, sont évoquées les activités de l'un des contacts de l'héroïne, rabatteur de prostituées... De pauvres femmes, dont le corps marchandé finirait souvent dans l'acide, dissout jusqu'aux os...

Alors que le spectateur commence à se demander sérieusement comment va pouvoir se clore cette démonstration de l'impossibilité des recours sous un régime totalitaire, démonstration, aussi, du caractère infime et dérisoire de l'individu face à ce type de régime, le dernier temps du film tient du génie. Au lieu de pousser plus avant cet enfoncement dans un hyper réalisme crépusculaire, Sergeï Loznitsa effectue un plongeon dans son âme slave et, brouillant les frontières entre le rêve et le réel, nous entraîne au cœur d'une forêt, en plein conte russe. Apparemment endormie, notre héroïne rêve... Des soldats la mènent dans une forêt nocturne, non pas jusqu'à la maison, montée sur pattes de poules, de Baba-Yaga, mais jusqu'à une isba richement parée, à l'intérieur de laquelle se tiendra, convoquant les différents protagonistes du film, une de ces cérémonies d'auto-célébration dont le régime soviétique avait le secret. À la pompe tout en or, rouge et blanc, spasmodiquement ponctuée de musique glorieuse, succèdera un viol, dans l'ombre torve d'un fourgon de police, viol qui, pour n'être révélé que par quelques traits bleutés de la lune entre les arbres, n'en est pas moins d'une rare violence. Mais au réveil, l'héroïne a-t-elle réellement rêvé, ou n'a-t-elle fait qu'entrevoir ce qui l'attend...? Grâce à ce pas de côté dans l'imaginaire, le réalisateur clôt son film sur une vision d'autant plus glaçante du réel. Comme si l'imagination seule osait parfois être lucide, dans les cas où un réel inenvisageable nous ferait fermer les yeux...

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