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Un grand voyage vers la nuit

Film de Bi Gan Drame 2 h 18 min 30 janvier 2019

Avec Huang Jue, Tang Wei, Sylvia Chang

Luo Hongwu revient à Kaili, sa ville natale, après s’être enfui pendant plusieurs années. Il se met à la recherche de la femme qu’il a aimée et jamais effacée de sa mémoire. Elle disait s’appeler Wan Quiwen…

Le grand trip esthétique de Cannes n’était – étonnamment – pas en Compétition Officielle, mais dans la section Un Certain Regard. Après Kaili Blues, le chinois Bi Gan poursuit ses explorations de la mémoire par la contemplation dans un voyage qui exige qu’on délaisse nos attentes traditionnelles. Expérimentation assez radicale, Un grand voyage vers la nuit convoque plusieurs modèles. On pense bien entendu à Wong Kar Wai et son lyrisme amoureux (la question du couple, de l’amour fou, le recours à la musique) et à Tarkovski dans le soin portée à une image construite dans la lenteur, ainsi qu’à certains motifs (le ruissellement d’eau en intérieur, les oranges, le cheval), mais Bi Gan ne se limite pas au pastiche.

Son œuvre commence presque comme un film noir, répondant à l’inévitable « chercher la femme » : c’est surtout le prétexte pour un voyage dans la mémoire et les rêves. Moins on en sait, moins on oublie, nous explique-t-on en prélude d’un parcours qui vise précisément à brouiller les pistes de la conscience. Il faut accepter de baisser la garde pour laisser surgir une émotion hypnotique d’une force sourde, dans un dédale où la question initiale du temps (le retour au passé, à la mère , à la femme aimée, à la ville des origines) se métamorphose en expérience vécue de l’espace.

Bi Gan a clairement scindé son odyssée en deux temps : d’abord, par l’ébauche d’une quête, avec des dialogues, des intérieurs et un lyrisme qu’on peut attribuer à des personnages dotés d’une identité et d’une histoire, même fragmentaire. Ensuite, à la faveur d’une sorte de twist esthétique, par une expérience sensorielle et émotionnelle. Prévenu par un carton au début du film, le spectateur est invité, au moment où le personnage fera de même, à mettre ses lunettes 3D. Commence alors un hallucinant plan séquence de plus d’une heure ; dans une ville nocturne sur plusieurs niveaux, une partie du trajet se faisant sur un télésiège, un parcours spatial d’une lenteur spectrale abolit tous les repères en même temps qu’il construit une expérience presque ludique. La dimension du jeu est d’ailleurs clairement assumée, le protagoniste devant jouer (au ping-pong, au billard) pour pouvoir avancer dans son périple.

L’errance ainsi proposée vise avant tout à créer une atmosphère et happer le spectateur : la 3D accentue cette incursion dans un ailleurs qui nous creuse une profondeur nouvelle, déréalise et amplifie cette sensation d’onirisme. Le film est absolument à voir en salle.

L’image, dans ses clair-obscur et sa lenteur, est sublime : Bi Gan joue sur plusieurs tableaux, alternant entre l’étonnement et l’admiration. Si l’on peut être déconcerté par l’absence assumée de récit, c’est que le rapport au temps devient clairement celui du suspens : une extraction qui pourrait être celle du rêve, du souvenir, de la nostalgie, voire de la mort elle-même, tant ce dédale obscur peut sembler un parcours dans une sorte de purgatoire… À ce titre, une comparaison entre cet univers et la catabase proposée par Lars Von Trier dans The House That Jack Built, projeté le matin même à Cannes est, sur le plan esthétique, particulièrement féconde.

Un long voyage vers la nuit fait partie de ces films dans lesquels la performance technique (le plan séquence, le travail sur la photo et l’éclairage) converge vers l’accès à sa sublimation : hors du temps, dans un autre espace, le spectateur y expérimente un rêve mémorable et amnésique qu’il peut faire sien.

(8.5/10)

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