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Adoration

Film de Fabrice Du Welz Drame et thriller 1 h 38 min 22 janvier 2020

Avec Thomas Gioria, Fantine Harduin, Benoît Poelvoorde

Paul, un jeune garçon solitaire, rencontre Gloria, la nouvelle patiente de la clinique psychiatrique où travaille sa mère. Tombé amoureux fou de cette adolescente trouble et solaire, Paul va s’enfuir avec elle, loin du monde des adultes...

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Amour, Maladie, Jeunesse, Fugue, Paranoïa, Famille : Paul et Gloria sont amoureux et décident de s’enfuir, s’extraire du giron autoritaire qui les retient prisonnier, pour vivre leur idylle mais ce voyage d'émancipation sera également une rude épreuve ou comment le réalisateur belge Fabrice Du Welz offre-t’il un subtil mélange des genres ?

Dernier opus de la trilogie des Ardennes après Calvaire (2004) et Alléluia (2014), Adoration (2019) affirme une fois de plus - avec davantage de finesse - le mélange des genres. On en profitera pour rappeler ici l’absurdité du terme générique : « cinéma de genre » qui abolit toute nuance et derrière lequel se range l’horreur, la comédie, la romance et bien d'autres. Ici, c’est au contraire une infusion subtile voire dérangeante qu’offre le réalisateur belge. Un voyage oxymorique durant lequel le spectateur vacille. Celui-ci n’a plus de repère. Il doute et prend de plein fouet la paranoïa de la jeune Gloria et les questionnements du jeune Paul. Par ce road-movie juvénile, le réalisateur compose un poème où l’amour est bercé par la maladie et l’horreur et dans lequel la passion remet en cause l’innocence de ces enfants, qui n’en sont plus vraiment.

Tout commence dans le registre horrifique : une maison jouxte un hôpital d’aliénés au sein d’une épaisse forêt. Un gamin simplet qui n’a comme seuls amis des oiseaux, se prend d’affection pour une patiente de cet hôpital. La mère surprotectrice du jeune garçon travaille à l’asile à deux pas de chez elle, mais son comportement ambigu laisse à penser qu’elle y aurait davantage sa place comme pensionnaire. En très peu de plans le réalisateur parvient, non sans lourdeur, à mettre en lumière le dysfonctionnement familial. Le décor est planté même si les acteurs cabotinent par moment et le cinéaste surfe sur certains topoï éculés : la mère veuve et jalouse en manque d’affection, l’institution rigoriste, etc.

Ce qui est furieusement bien amené en revanche, c’est la figure du père. Fun fact : le père de Paul dans le film, qu’on aperçoit sur une photographie, n’est autre que le réalisateur lui-même. Un père absent donc, réduit à de l'argentique. Le jeune Paul est toujours dans la recherche de la figure paternelle, en quête de repère. Il envie l'inquiétude qu'éprouve le père de Gloria, rattrape avec joie une enfance atrophiée avec le couple sur la péniche, il semble vivre enfin normalement. C’est aussi dans cette relation qu’il tisse avec Benoit Poelvoorde, qu’on lit toute la poésie du film. Un rôle compliqué, qui joue sur tous les registres. La tendresse paternelle, l’horreur de l’isolement et de la marginalité mais également l’humour du comportement parfois absurde dans lequel on lit, par moment, une influence de Bruno Dumont. Par là, c'est un magnifique rôle, brut et entier, mais tellement réaliste et tendre qu'offre le réalisateur. Un moment d'errance dans cette situation si tendue.

Familier du registre horrifique, Fabrice du Welz conserve l’atmosphère nébuleuse et boueuse de ces précédents métrage. Le grain de la pellicule est épais et crasseux, les cadres désaxés sont effrayants et les silences pesants. Il s’entoure de Manuel Dacosse comme directeur de la photographie qui a déjà officié dans les longs métrages du duo Cattet/Forziani et sur le très dérangeant Évolution (2015) de Lucile Hadzihalilovic. Pourtant, dans un même geste, le réalisateur apporte une luminosité et une vivacité inhabituelles au métrage. Loin de le rendre davantage dérangeant - comme cela a pu être le cas avec le très bon Midsommar (2019) - le film en sort aéré. Le spectateur respire, sans suffoquer. Le belge adopte des mouvements de caméra assez rares dans sa filmographie, plus libres et plus fluides en s’affranchissait des cadres stricts du genre. Par ce procédé, il humanise davantage ses personnages et s’extrait des carcans figés du registre. D’ailleurs le jeu très naturel des acteurs abonde en ce sens. Il se démarque également par l’utilisation récurrente de zooms rapides sur ses personnages, ce qui interloque le spectateur. Il reste très proche des corps. Par ce geste facile, singeant les pratiques du cinéma amateur, Fabrice du Welz apporte sa dose de réalisme au récit. Une énergie, une légèreté presque, qui n’existait pas - du moins pas sous cette forme - dans ses travaux précédents. Dès lors, le dérangeant se mue en poésie.

Ainsi, malgré l’âpreté des thématiques que le cinéaste approche comme la maladie, la solitude et la quête d’un amour insoluble, celui-ci parvient à y insuffler de l’onirisme. Une tendresse juste que l’on pourrait aisément rapprocher de celle d’Ava (2017). Quelques incohérences justifient cette évasion poétique. Sans complètement s’adonner au réalisme magique, c’est un ailleurs hybride à mi-chemin entre le naturalisme et le conte qu’offre Fabrice du Welz. D’abord dans les lieux-étapes de ce road-movie : la forêt, la grotte, le fleuve, etc. qui confèrent au métrage une épaisseur fantasmagorique - presque psychanalytique. Les hallucinations aussi - ou les simples visions - vécues par le jeune garçon confirment ce registre. La géographie floue du film participe également à cette évasion du spectateur, qui n’a quasiment pas de repère temporel et spatial. Enfin, la composition de plusieurs plans, construits comme des ombres chinoises, et divers fondus enchaînés - notamment celui faisant le raccord entre la fumée de la péniche et l’eau du fleuve - transportent le spectateur dans un univers féerique qui ajoutent une dimension poétique de plus au métrage.

Dans le fond, on remarque que le fil rouge du travail de Fabrice du Welz est toujours la quête d’un amour perdu [Calvaire (2004)], gangrené [Alléluia (2014)] et douloureux [Adoration (2020)]. En résumé, la mise en scène d’une passion amoureuse morbide voire mortifère dont Gloria est toujours l’épicentre tout au long de sa filmographie. À travers ces multiples avatars, il transpose au fil de ses métrages cette figure hybride du couple Eros et Thanatos. En parallèle de cela, le réalisateur réveille un sentiment sourd, beaucoup plus souterrain. Un retour à l’état primaire, à l’instinct animal, un émoi face à la naturalité à travers les symboles de la forêt, du feu, de l’eau, le vent. Il s’appuie sur des éléments puissants qui marquent durablement son film. L'amour macère dans cette nature tantôt hostile, tantôt bienveillante.

En conclusion, Fabrice du Welz enserre dans un écrin d’horreur, une tendre histoire d’amour - fragile mais passionnelle. Il dresse un parallèle intéressant entre les oiseaux et les humains tous deux en proie à une forme de captivité. L’oiseau blessé recueilli par Paul, dorloté hors de son habitat naturel finit par mourir. Le jeune couple quant à lui, tente de s’extraire d’une forme de captivité, où les arbres de la forêt dans laquelle ils s'enfoncent, s’apparentent aux barreaux d’une prison dont on ne peut s’échapper, mais d’où on aperçoit, à travers la canopée, les timides lueurs des rayons du soleil libérateur. Dans un dernier geste, un dernier plan séquence mettant sur le même plan un nuage d'oiseaux et la transhumance de ce couple, le réalisateur belge, fait un dernier appel à cet ailleurs, une libération, une adoration.

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