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Jericó, le vol infini des jours

Documentaire de Catalina Mesa 1 h 18 min 20 juin 2018

Avec Chila Bohórquez, Licinia Henao, Elvira Suárez

À Jericó, petit village en Colombie, des femmes d’âges et de conditions sociales différentes évoquent les joies et les peines de leur existence, tour à tour frondeuses, nostalgiques, pudiques et impudiques. Leurs histoires se dévoilent l’une après l’autre, ainsi que leur espace intérieur, leur...

Huit femmes d’ailleurs. Un ailleurs qui serait colombien, tout entier recentré dans le petit village de Jericó, qui donne son nom au film. À l’heure du village planétaire, la jeune réalisatrice d’origine colombienne, Catalina Mesa, tourne résolument le dos à l’universel - mais pour mieux le retrouver, comme on sait - et plonge sa caméra dans l’intimité de huit femmes, toutes habitantes du village des ancêtres de son père, village où a vécu sa très aimée grand-tante, Ruth Mesa. C’est la mort de cette dernière qui a éveillé chez sa jeune descendante le désir de tourner sa caméra vers d’autres figures, pour en brosser le portrait, le danser, devrait-on dire...

Car il est bien question de danse, ici, et cela dès le montage, effectué par Loïc Lallemand. Avec la réalisatrice, celui-ci profite de la liberté accordée par le genre du documentaire pour monter, par moments, les images au rythme de la musique vigoureuse, latine, qui entraîne tout le film. Après un volet d’ouverture consacré à « La Chila », Cecilia Bohórquez, la soixantaine plantureuse, qui a évoqué d’un même trait sa rencontre avec son époux à présent disparu et sa collection de chapelets, on suit la dame dans les rues colorées de Jericó, roulant des hanches au rythme d’une fanfare qui scande ensuite une succession de plans prenant pour objet différentes façades de la petite cité, aussi géométriquement et gaiement colorées que les tableaux de Mondrian ou de Rothko.

Ce village des origines, parcouru par une caméra tendre et amoureuse, manifeste comme naturellement, joueusement, un tel souci esthétique que les portes et fenêtres qui percent les façades semblent devoir remplir un rôle davantage décoratif qu’utilitaire. Flanquée d’une équipe si légère - deux assistants, son et image - qu’elle parvient vite à se faire oublier, Catalina Mesa franchit ces ouvertures, des plus humbles aux plus intimidantes, et fait sauter comme sans effort le verrou des convenances, libérant une parole féminine incroyablement audacieuse, personnelle, intime, parfois aussi grivoise que celle que la culture prête aux hommes.

Se succèdent ainsi plusieurs figures que l’on n’est pas près d’oublier : après la matronesse Chila, vient l’antique Fabiola García, qui vit entourée de saints, avec lesquels elle entretient des relations tout sauf orthodoxes ; aussi droite que mince, elle semble avoir affronté les ans et sa pauvreté avec un entrain et une émotivité de petite fille qui lui ont permis d’esquiver les embûches. Elvira Suárez, centenaire incroyablement espiègle, fait remarquer qu’à cent deux ans elle doit commencer à se préparer à mourir, et révèle, pour la circonstance, ses petits arrangements avec la très sainte Vierge... Une autre, encore prodigieusement gourmande d’existence, évoque ses amours avortés avec un homme qui, de dépit, s’est fait prêtre ; sa belle-famille la trouvait trop brune... Une autre, les deux pieds sur la bascule de sa machine à coudre, emploie son temps à créer des patchworks, comme si elle voulait remembrer son existence amoureusement éparpillée, et à présent solitaire... La palme de l’émotion et de l’intensité revient sans doute à Celina Acevedo, qui retrace ses études interrompues, sa vie d’épouse et ses nombreux enfants, dont un fils enlevé par les brigades de l’ELN, l’Armée de Libération colombienne. Vingt ans après la disparition de son jeune fils, son émotion rejaillit, intacte malgré ses efforts pour la contenir, et saisissant tout son auditoire, de part et d’autre de l’écran. Bien qu’au soir de sa vie, comme toutes les figures qui l’ont précédée, elle ne désespère pas d’avoir, un jour, des nouvelles de son grand enfant. Et l’on ne sait si ce qui nous bouleverse le plus chez toutes ces figures se rattache aux douleurs affrontées, dans le passé ou le présent, ou à leur viscérale jeunesse chevillée à l’âme, une jeunesse qui, superbement ignorante de l’accumulation mathématique des ans, semblerait taillée pour durer éternellement.

La petite fille qui clôt le film et qu’un garçonnet encourage à débrider le fil de son cerf-volant, pour que celui-ci prenne le vent, offre une formidable image de cette invitation à un irrépressible dégagement des contingences, à un affranchissement radical.

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