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Psychomagie, un art pour guérir

Documentaire de Alejandro Jodorowsky 1 h 40 min 2 octobre 2019

Si chacun d’entre nous a un héritage génétique, il possède aussi un héritage psychologique qui se transmet de génération en génération. Alejandro Jodorowsky, cinéaste et artiste multidisciplinaire convaincu que l’art n’a de sens profond que s’il guérit et libère les consciences, a créé la...

Critiquer ce dernier Jodorowsky n'est pas chose évidente. Contrairement aux autres films de la figure Chilienne, ce documentaire ne peut être absorbé en tant qu'exercice artistique seul. Il s'agit ici carrément d'un manifeste thérapeutique, où le Gourou des réseaux sociaux illustre directement sa méthode psychomagique, s'autoproclamant d'une origine d'avantage psychanalytique qu'ésotérique. Le but ici, est de démontrer l'efficacité d'une méthode dont il est l'inventeur (ou plutôt rénovateur), avec des "patients" qui se prêtent au jeu de l'expérience sous l'oeil neutre de la caméra. Face à la prétention d'un tel projet, il est logique que des sourcils peuvent s'hausser, même un "fan" du cinéaste (ou du scénariste BD) pouvant s'y retrouver décontenancer , d'abord par effet de choc face à des méthodes si radicales, mais aussi et surtout par méfiance. Si le commun pouvait fermer aisément les yeux sur le "mage" Alejandro, tout en profitant de son importante production artistique (Films, BD, livres...), ce film est une impasse et oblige à se poser des questions sur l'homme en tant que tel. Plus qu'une oeuvre, c'est un homme que l'on critique ici.

L'aspect "magique" de Jodorowsky n'a jamais été un secret, et beaucoup le respecte premièrement en tant que rénovateur et professeur du Tarot de Marseille, mais avec la psychomagie, on touche à autre chose que la "simple" lecture de carte. Cette méthode se propose comme curative et fonctionnelle seulement si elle est bien appliquée. Et pour bien l'executer, il faut écouter Jodorowsky comme un maître absolu, en faisant la moindre chose qu'il propose, même si l'acte est offensant. C'est ici du pain bénis pour le sceptique, surtout dans une société qui a oublié depuis longtemps l'idée de maitre spirituel (tout en idolatrant Dostoïevski alors que ce dernier fait l'apologie de ce genre de maître dans Les Frères Karamazov), et qui peut avoir du mal à cerner l'importance de la soumission face à une figure spirituelle externe. On comprends déjà ici ma position, qui est celle d'un étudiant sérieux du Maitre Chilien, je soutiens bien entendu sa méthode, comme la note ici le prouve. Mais pour autant, si la société occidentale a un avantage certain, c'est son esprit critique, et puisque nous sommes ici sur Sens Critique, il est logique que mon sincère respect pour un homme que je considère comme un maitre ne doit pas me faire oublier la prise de recul.

N'oublions pas, nous sommes peut être ici face à un charlatan.

Si on ne peut accuser Jodorowsky de chercher à abuser du porte monnaie de ses followers (ses lectures de tarots et prescriptions psychomagiques étant gratuites, ce qui est rare dans le milieu ...), il est normal qu'on le pense capable d'abuser des consciences. Dans ce film, après tout, Jodorowsky prétend transférer son énergie viril à un autre homme en lui tenant fermement les couilles. Ce geste d'apparence abusive a beau donner un résultat immédiat et flagrant, le sceptique ne verra pas la guérison mais restera encore sur l'absurde de la méthode.

"La vraie perfection semble imparfaite (...) La vraie droiture semble tortueuse. La vraie sagesse semble folle. La vraie profondeur semble ingénue"

Cet extrait du Tao Te King est une clef pour vraiment rentrer dans l'oeuvre massive du Surréaliste, tout comme dans ses réflexions. Ce n'est pas l'égo d'un artiste qu'on trouve après avoir absorbé son travail, mais plutôt une vérité profonde, complètement indépendante de sa personne, davantage reliée à une "tradition primordiale" qu'a promut Renée Guenon en son temps. Mais cela, on ne peut le réaliser tant que l'on reste choqué, outré, méprisant ou méfiant de cette figure. "On peut dire ça de tous les charlatans", et c'est là que votre humble serviteur, après des années de fréquentations d'églises ou de spiritualités " innovantes", est bien placé pour vous dresser un tableau objectif. Je reconnais un charlatan ou un incompétent idiot à 1000 lieux, j'en ai vu toutes les couleurs et après des années à avoir scruter Alejandro sous tous les angles, je ne peux décemment pas lui trouver l'allure des manipulateurs que j'ai pu observer autrefois. Il y a quelque chose qui ne trompe pas avec Jodo. Il ne cache rien, montre directement ce qu'il fait, partage tout ce qu'il pense. Il ne dissimule pas ce qui est "choquant" dans sa pensée. C'est à prendre ou à laisser. Le charlatan lui, sera toujours propre et malin, capable de vous faire avaler le pire sans que vous ne vous doutiez de rien. Quand on étudie le poète Chilien, on doute en permanence, on remet souvent en cause ce qu'il propose, il n'espère pas qu'on le suive, il fait tout pour nous choquer, nous perturber. Et après des années à suivre le bonhomme, je ne suis pas encore au bout de mes surprises. Il a été dans mon expérience personnelle une véritable figure de libération, aussi quand je le vois en train de délivrer d'autres personnes, je reconnais là quelque chose d'authentique.

Maintenant que j'ai évincé l'aspect "Gourou malfaisant", je vais m'attarder sur l'objet en soi, ce film "Psychomagie". Pour être honnête, ce n'est pas un très bon documentaire. Le montage est assez maladroit, l'unité du film est moyenne, on oscille entre de pur moments de grâce, et des trucs justes faibles. C'est un film qui tient à peine debout, avec les extraits de la filmographie du cinéaste, les interview télévisé, les "reportages" affreusement filmés. Mais ce qui fait le coeur du métrage, sa proposition principale, ce sont les instant de pur documentaire, ou nous voyons des gens se faire guérir sous nos yeux, grâce aux gestes symboliques. Sans surprise, la plupart sont sublimes, et si les histoires impressionantes sont bien là, j'ai aussi beaucoup d'affection pour les histoires plus banales, moins réjouissante comme la séparation du couple, où le parcours d'une vieille femme haineuse vers les autres. Il y a une sensibilité et une profonde vérité dans chacune de ces petites histoires. Il y a par contre, d'autres parties un peu ratées, comme la conclusion du destructeur de citrouille, trop abrut et surtout la seule histoire pénible du film : celle du pianiste. Si toutes les scènes documentaires nous donne l'occasion d'être témoin d'une transformation, ici c'est différent car l'acte psychomagique a déjà été fait dans le cas de cet artiste, on ne voit à l'image qu'une reconstitution de son acte. J'ai trouvé ça terriblement fake et lourd, un point noir du film à mon sens qui détourne la quête de sincérité vers une simple pretention de spiritualité. Reste que cette histoire porte un sens fort et illustre tout à fait bien la méthode, mais on passe à côté du sujet du film, de peu.

C'est au final toujours mon problème avec le fameux Jodo. A chacune de ses oeuvres, il m'est obligé de délaisser un peu de mon sens critique car il y a des défauts majeurs, sur lequels j'ai du mal à faire l'impasse. Mais, si on se rappelle de cette phrase du Tao Te King a nouveau "le plus grand art semble naïf", il faut reconnaître qu'en dehors des exigences esthétiques et intellectuelle, l'art cinématographiques de Jodorowsky est l'un des plus flamboyants en ce qui concerne l'esprit. Ce que Tarkovski et Bresson touchent à peine, peureux de l'embrasser par pudeur esthétique, Jodorowsky s'y élance totalement, prêt à toute les imperfections possibles tant que son esprit peut s'incarner pleinement. Peu d'homme ont changé ma pensée comme Jodorowsky, et "Psychomagie" est un merveilleux témoignage de l'efficacité de ses recherches. Des regards pleins de souffrance s'illuminent de joies, les rires prennent la place des pleurs. Même pour un couple qui se sépare, c'est une accolade qui termine la relation. A l'instar d'un Paul de Tarse, dont les écrits émanent encore aujourd'hui d'une ferveur et d'une vie remarquable, les oeuvres du Chilien ont un souffle qui n'est pas prêt de se stopper. Il faut seulement accepter de le laisser s'insufler en nous, et ce, pas qu'artistiquement, mais aussi intellectuellement et spirituellement. Je ne compte pas dire ce que j'ai compris grâce à ce film, c'est à vous de le découvrir, aucune des histoires n'est commentée par une voix off, votre sens de l'interprétation est plus qu'une façon de rentrer dans le film : votre interprétation EST le film. Et dans un documentaire qui aborde la spiritualité, la thérapie ou une méthode quasi-miracle, c'est ce pouvoir donné au spectateur que je respecte. J'ai souvent méprisé le Jodorowsky cinéaste, mais il peut bien être un maître du genre, pour la seule raison qu'avec lui la caméra est un témoin, pas un stylo, ni un pinceau. Elle n'est pas "intention", seulement un témoin silencieux, face à quelque chose de magique. Psychomagie est bel et bien en ce sens-là, un aboutissement de la filmographie Jodorowskyienne.

*Je ne conseille pas ce "Psychomagie" si vous n'avez pas vu tout d'abord la "Constellation Jodorowsky" de Louis Mouchet, bien plus efficace pour dresser un portrait complet du Senor. **Je recommande vraiment l'Edition Livre-Dvd si vous êtes interressez par celui-ci. Les bonus sont un excellent complément au film et le petit livre (d'une centaine de page), regroupe de très beaux témoignages des patients psychomagiques, ainsi qu'un Abécédaire tout mignon de Jodo.

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