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Honeyland

Documentaire de Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov 1 h 26 min 16 septembre 2020

Hatidze est une des dernières personnes à récolter le miel de manière traditionnelle, dans les montagnes désertiques de Macédoine. Sans aucune protection et avec passion, elle communie avec les abeilles. Elle prélève uniquement le miel nécessaire pour gagner modestement sa vie. Elle veille à...

Grand prix du meilleur documentaire à Sundance, nominé aux Oscars et aux European Film Awards, Honeyland est une plongée dans un monde en train de disparaître. Tourné sur trois ans, monté à partir de 400 heures d’images, ce documentaire envoûtant capte en effet l’irruption de la modernité dans un des derniers coins reculés d’Europe. Située à seulement vingt kilomètres de la capitale Skopje, cette région offre à ses habitants un mode de vie qui est désormais en voie d’extinction : celui de l’exploitation raisonnée du milieu, de la symbiose avec la nature, du partage et du respect réciproque comme philosophie de vie. Une existence qu’incarne le personnage sujet du film, Hatidze, celle qui pratique l’apiculture selon des méthodes centenaires et qui prend toujours soin de « laisser la moitié du miel aux abeilles ». Celle qui se retrouve soudainement confrontée aux doux maux de son époque : modernité agressive, agriculture conventionnelle, changement climatique, etc. Bien que charriant un sous-texte un peu trop manichéen (opposition modernité et tradition), la métaphore du miel employée permet aux cinéastes Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov de s’essayer au conte réaliste, nous tendant ainsi un miroir sur lequel se reflète notre propre rapport au monde.

Sans aucun commentaire, sans aucun élément de contractualisation, Honeyland semble se contenter d’enregistrer une tranche de vie, à la façon du cinéma vérité. La caméra se place en effet au plus près des personnages, dans leur intimité : elle prend le temps d’observer, de se figer pour capter l’immensité des paysages, la gestuelle précise de la protagoniste, ou encore de simples instants de vie. En adoptant une narration très visuelle, les deux réalisateurs macédoniens exaltent une impression de fluidité absolue qui fait la force de ce film dans lequel chaque scène semble couler de source. L’immersion est totale, la caméra se fait rapidement oublier au profit de ces images qui parlent aux sens plus qu’à l’esprit, magnifiées par une photographie et une bande son qui restituent l’ambiance du lieu.

La question de la communication au sens large, est au cœur du film, à tous les niveaux. D’abord à travers la relation entre Hatidze et ses abeilles. Bien qu’il n’y ait ni voix off, ni interviews, ni même une quelconque tentative de mettre des mots sur sa pratique, Honeyland parvient brillamment à restituer cette communication particulière entre la bergère et son cheptel d’abeilles. Quelque part entre le chamanisme et la « communication intuitive », elle semble avoir trouvé une forme de langage bien à elle, basée sur l’écoute et l’observation. Aucun rapport de force entre l’homme et l’animal, il ne s’agit pas là de domestication. Jamais le cycle naturel n’est mis à mal pour exploiter les ressources. C’est lorsque le voisin, mû par des impératifs de production, perturbe ce fragile équilibre, que le conflit advient. L’arrivée dans le village de cette famille de nomades turque fait émerger la question du vivre ensemble et entraîne le récit vers d’autres horizons. C’est la confrontation, à une échelle presque primitive, de l’homme ancien vivant en harmonie avec la nature (Hatidze ne récolte que la moitié du miel, laissant l’autre aux abeilles pour se nourrir et perpétuer leur cycle) avec l’homme moderne utilisant celle-ci pour son seul profit (Hussein veut vendre au plus vite, quitte à déstabiliser l’écosystème).

La métaphore est d’autant plus active qu’elle semble se tisser dans le mouvement de la vie même – hasard capturé par la caméra, subtilement réglé par le montage. Car si Stefanov et Kotevska ne jugent jamais leurs personnages, ils n’oublient jamais non plus de les considérer comme tels. C’est ainsi qu’on tremble lorsqu’une petite fille boit la tasse dans la rivière, qu’on rit quand Hussein construit une antenne radio de fortune, qu’on pleure quand la vieille se lamente de ne pouvoir mourir… Dans cette compénétration idéale du réel et de la fiction, plus proche de l’œuvre d’un Kiarostami que de n’importe quel docu militant, ce n’est pas le dispositif qui sort vainqueur. C’est tout simplement le cinéma dans ce qu’il a de plus humain.

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