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Film de Benoît Delépine et Gustave Kervern Comédie 1 h 50 min 26 août 2020

Avec Blanche Gardin, Denis Podalydès, Corinne Masiero

Dans un lotissement en province, trois voisins sont en prise avec les nouvelles technologies et les réseaux sociaux. Il y a Marie, victime de chantage avec une sextape, Bertrand, dont la fille est harcelée au lycée, et Christine, chauffeur VTC dépitée de voir que les notes de ses clients refusent...

Pas de spoiler particulier J'ai eu la chance de le voir en avant-première, en présence des deux réalisateurs. Pour être précis, c'est plutôt Delépine qui était présent à la fin de la séance pour le débrief, Gustave Kervern ayant passé sa journée coincé dans un TGV qui accumulait le retard. Il est arrivé juste en fin de séance après avoir vidé le bar du TGV en compagnie de ses compagnons d'infortune.

Je ne vais pas trop détailler le film lui-même, ni tellement mon ressenti. Je vais surtout reprendre ici ce qui ressort des discussions avec Benoît Delépine. Mais voici un premier paragraphe qui résume mon avis: Comme à chaque fois pour le duo Delépine/Kervern, on suit les aventures de Français paumés d'un coin perdu qui se révoltent contre une certaine autorité. Ici il n'y a non pas un, mais trois héros dont on suit les (més)aventures. On se laisse porter sans problème dans cette comédie douce-amère toujours à la fois un peu moqueuse mais aussi empathique envers ces anti-héros perdus dans ce monde trop grand pour eux. Le rythme est assez soutenu et les blagues ou situations cocasses s'enchaînent sans discontinuer. C'est le seul petit bémol pour moi, c'est plus un film à sketches qu'une réelle histoire avec son fil rouge. Mais pour le reste, ça fonctionne, les acteurs et actrices s'en donnent à cœur joie et on rigole bien, tout comme on a aussi de l'empathie pour eux.

Le point de départ pour le duo grolandais est leur sentiment d'être perdus avec la technologie. Ils se sont aussi rendu compte que même les générations X ou Y sont perdues avec la technologie dès qu'elles sortent de leur utilisation quotidienne. Ils ont donc voulu construire un film de vengeance contre toutes ces GAFAM et autres sociétés technologiques dans lequel ils déversent toute leur haine.

Pour joindre le fond et la forme, ils n'ont pas voulu filmer au format numérique, mais avec de la pellicule. Le 35mm semble les fuir, ils se sont portés sur du 16mm.

Comme toujours, le casting est de haute volée. Ils utilisent parfois des subterfuges pour convaincre ceux qu'ils veulent engager. P.ex. Blanche Gardin avait quelques soucis de calendrier, mais n'a pu refuser quand on lui a promis la présence de Viggo Mortensen (alors qu'il n'a jamais été réellement question qu'il participe). Globalement, le duo engage des personnes qu'ils veulent, mais sans passer de casting, ça marche beaucoup au feeling et à la confiance.

Le tournage est pour eux une sorte de cerise sur le gâteau. Le film est très écrit, très travaillé à l'avance, ce qui permet de prendre le temps d'apprécier le travail des acteurs/trices ensuite. Leur manière d'obtenir le meilleur de la part du casting, c'est de faire le plus possible pour chaque scène un plan-séquence. Ils ne veulent pas faire 15 plans pour éviter que l'acteur ne devienne un automate. Ils ne font généralement qu'une seule prise aussi, si possible, tout ceci dans le but de capter un moment de grâce unique de la part de l'acteur ou actrice. Ça se vérifie par exemple dans la confession de Corinne Masiero à Denis Podalydès dans la voiture, ou avec ce dernier aux toilettes (ceux qui auront vu le film sauront le contenu de ces deux scènes marquantes).

Malgré ces plan-séquences, il n'y a pas de part d'improvisation des acteurs (qui se doivent de parfaitement connaître leur texte). Le scénario est complètement écrit et les réalisateurs tiennent à ce qu'on le suive à la lettre, ou presque. Delépine a dit que pour ce film, le duo a d'abord écrit 5 versions de scénario sous le nom du Dodo, avant de se tourner vers le titre actuel, et d'écrire à nouveau 5 versions. C'est donc au terme de longues réflexions, discussions et adaptations, de 1000 pages écrites qu'on arrive au scénario final. Du coup, les deux compères estiment leur scénario final suffisamment solide pour n'accepter que rarement des propositions de modification.

Une partie du film a lieu aux USA, et une autre sur l’Île Maurice. Pour diverses raisons, notamment financières, ils n'ont envoyé qu'un assistant aux USA tourner avec son portable quelques plans vite faits, mais ce qu'on voit dans le film a surtout été tourné au Louvre-Lens. Par contre Kervern était trop content de pouvoir enfin retourner sur son île de naissance (le duo cherchait à chaque film un prétexte pour pouvoir y aller, mais ça ne s'y prêtait jamais jusque là).

L'essentiel du film a lieu dans les Hauts-de-France. Hasard total, une des actrices principales, Corinne Masiero, s'est retrouvée dans le village de son adolescence, ce qui l'a aidé à s'impliquer émotionnellement dans le projet, en retrouvant les rues et bâtiments de son enfance.

Niveau casting, le duo aime faire défiler les guests de luxe (ici Vincent Lacoste, Benoît Poelvorde, Vincent Dedienne, Michel Houllebecq...). En fait ils aiment tellement leurs actrices et acteurs que parfois certains viennent tourner dans des scènes coupées au montage (Yolande Moreau dans ce cas), alors que le duo se doutait à l'avance que les scènes ne seraient pas gardées.

Je l'ai dit, ils ne font en général qu'une seule prise, et ne font pas non plus de répétition avant. Pas plus qu'ils ne font de storyboard. Ils ont un scénario écrit et complet, mais pas d'autre support, et ne font pas non plus de répétition avec les acteurs pour préserver le moment de grâce unique qu'ils obtiendront. Par contre ils peuvent passer des heures sur les préparatifs techniques et décider le la caméra, de son placement, etc. Ensuite c'est "one-shot". Les acteurs ne sont pas toujours des pros, ils engagent parfois aussi des gens qu'ils rencontrent au hasard. Pour Louise-Michel, ils avaient engagé un Belge, qui s'était mis de lui-même à réciter son rôle lors d'un repas. Delépine-Kervern se sont dit qu'en fait il était si mauvais acteur qu'il fallait un subterfuge. Ils lui ont dit de tourner avec une muselière (ils se sont fait livrer exprès une muselière pour girafe!) pour pouvoir cacher son manque de talent. Avec le tournage, ils ont vu qu'il n'était pas si mauvais que ça et il a pu à la fin l'enlever.

Chacun des films du duo a son histoire et son propos, mais on retrouve ici encore (avec plaisir) leur méthode et leur manière de raconter de façon douce-amère les travers de la vie. Avec toujours cette capacité à capter les acteurs dans des moments où ils se lâchent.

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