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La Cravate

Documentaire de Mathias Théry et Etienne Chaillou 1 h 37 min 5 février 2020

Bastien a vingt ans et milite depuis cinq ans dans le principal parti d’extrême-droite. Quand débute la campagne présidentielle, il est invité par son supérieur à s’engager davantage. Initié à l’art d’endosser le costume des politiciens, il se prend à rêver d’une carrière, mais de vieux démons...

La sociologie, c'est aussi avoir de l'empathie pour son objet, son terrain, pour le comprendre. Regarder un film peut amener à des situations similaires, ce qui n'est pas sans nous travailler, nous remettre en question, et c'est le cas, avec ce documentaire de Mathias Théry et Etienne Chaillou. En visionnant « La cravate », on est travaillé, tiraillé, entre la haine de l'ennemi et de l'empathie, de la compréhension, pour celui-ci. Comme ne le disait pas Manuel Valls, la sociologie ne cherche pas à excuser, mais à comprendre. Il faut savoir prendre de la distance avec son objet, c'est ce que font admirablement bien les deux réalisateurs. Ces derniers s'inscrivent, sans le citer, dans le travail mené par Ivan Bruneau en 2002, qui analysait la trajectoire d'un jeune engagé au Front national (cf: "Un mode d'engagement singulier au Front national. La trajectoire scolaire effective d'un fils de mineur").

Ce film est un récit de vie, celle de Bastien Régnier, 20 ans, engagé au FN d'Amiens depuis ses 15 ans. Il s'agit d'une analyse biographique qui prend le contexte d'une campagne politique pour comprendre comment (et non pourquoi) on s'engage au FN, dans un parti qui prône la patrie et la xénophobie, comment on se maintient dans l'engagement, ce qui fait courir les militant.es, les fait rester, travailler gratuitement au profit d'un ou plusieurs individus, et comment on en sort. En termes sociologiques, c'est appréhender les moteurs de l'engagement, ses rétributions (matérielles et immatérielles) et le désengagement, ce qui favorise l'exit. Les deux réalisateurs répondent, en partie, à ces questions.

Pour appréhender les moteurs de son engagement, il faut en comprendre le contexte : une enfance difficile, sous pression, où Bastien ne trouve pas sa place dans sa famille (qu'on ne verra jamais à l'écran, on imagine une rupture familiale), dans son couple (où sa compagne, elle aussi, n'apparaît pas), à l'école (limité, il doit cravacher pour s'en sortir, se met une pression intense jusqu'à le pousser à tenter un acte violent à 13 ans), au travail (où son militantisme est difficilement accepté). Il ne trouve pas sa place dans ces différentes sphères, il n'y est pas intégré, accepté pour ce qu'il est, c'est-à-dire un gamin paumé, solitaire et rempli de haine contre des mondes qui ne l'acceptent pas.

A la suite de sa tentative d'acte violent, il est envoyé en maison d'accueil, où il rencontre un néo-nazi, qui l'intègre dans son collectif, le Picard Crew (collectif membre de Troisième voie, groupe nationaliste impliqué dans la mort de Clément Méric en 2013), il se sent flatté, on s'intéresse à lui, on veut lui faire une place, le considérer comme un ami, un camarade, on souhaite le valoriser pour ce qu'il est et pour les actes violents qu'il a tenté de commettre. Il s'y forme politiquement, y développe un rapport à l'idéologie d'extrême-droite, la xénophobie, le combat contre les étranger.ères et les antifa (mis, bêtement par les réalisateurs, au même plan que les fascistes dans leur rapport à la violence, à croire qu'ils méconnaissent les collectifs militants de gauche).

Cette rencontre avec le Picard Crew l'amène vers le FN, une organisation où les pratiques y sont « plus soft », dit-il. Un parti qui a su faire des collectifs fascistes un vivier de recrutement, qu'il entretient par ailleurs (à l'instar de Génération identitaire). Il milite pour ce parti pendant cinq ans, tract, apprend les codes du parti, la ligne politique, la rhétorique, participe aux réunions locales, fait son trou auprès de son chef, Eric Richermoz, aux dents acérés et souhaitant faire de la politique son métier. En clair, il apprend le métier militant. Eric voit en Bastien une main d'oeuvre dévouée, d'autant plus qu'il est l'un des rares à connaître son passé néo-nazi. Il en joue pour mieux l'exploiter, le séduit pour en faire un affidé, le rabaisse pour lui faire comprendre qu'il n'est rien sans lui, l'utilise quand cela sert ses propres intérêts.

Le maintien dans l'engagement, c'est lorsque Bastien comprend qu'il peut obtenir des rétributions. Tout d'abord immatérielles : être reconnu dans la rue, avoir cette position sociale qui lui permet de s'exprimer au nom d'une organisation qui lui fait confiance, même lorsqu'il est insulté par des individus lors d'opérations de tractage, il n'en a que faire, on comprend bien que cela fait parti du job et participe au renforcement de son engagement – le monde extérieur ne l'aime pas, seul le FN l'accepte -, une reconnaissance de son travail par les huiles du parti (de Eric, son chef, mais aussi de Florian Philippot, vice-président du parti), une reconnaissance sociale par la proximité avec le pouvoir, des personnes reconnues, avoir des « ami.es », un collectif là pour lui et qui lui donne une vie sociale.

Ensuite matérielles, quand il prend conscience des enjeux en question : l'obtention d'un poste d'élu ou de collaborateur rémunéré, la possibilité de faire avancer ses projets de constitution d'une fédération de laser game et donc de l'obtention de financements publics, la possibilité d'aller à Paris ou Strasbourg pour visiter le siège du parti ou le parlement Européen.

Problème, on appréhende beaucoup plus difficilement ses désengagements. Tout d'abord son départ du Picard Crew, comment a-t-il « rompu » avec ses camarades et en est-il réellement sorti ? Qui sont ses camarades de son équipe de laser game où il affiche fièrement son blaze : hamer, emprunté au groupe de suprémacistes blancs HammerSkins ? S'il s'est effectivement désengagé, quels sont les coûts de son départ ? Quitter un collectif, un parti, un syndicat, bref, une organisation militante, c'est perdre des ami.es, une sphère de vie qui rythme une semaine, l'organisation et la tenue de réunions, des soirées au bistrot, des matchs de football le weekend, des bagarres… Comment son désengagement s'est-il déroulé ? Quels sont les évènements qui l'ont amené à partir ? Comment en est-il arrivé à aller vers le FN ? On ne le saura pas. Or, quitter une organisation militante est coûteux.

Pour son départ du FN, les réalisateurs restent sur les propos de Bastien, et ne vont pas plus loin. Il serait désappointé de la compétition politique, des arrivistes cherchant des postes. Bastien parle à un camarade militant, lui expliquant que, lui, ne cherche pas de poste. Dans les faits, il ne fait pas parti de ce monde, n'a pas sa place dans les arcanes institutionnelles du parti. Il reste une petite main, de la main d'oeuvre bon marché qu'on exploite le temps d'une campagne, un gamin avec une manière de s'exprimer, de s'habiller, de se tenir, très classe pop'. Et il le comprend peut-être, mais on n'en saura pas plus, c'est dommage.

Le film pose des questions, y répond en partie, et laisse en suspens plusieurs aspects qui relèvent de ce qui se joue dans la sphère familiale et amicale. Il le répète à plusieurs reprises : « ça me fait passer pour un salaud ce qui est dit ! », « est-ce que je suis un connard ? », « suis-je un salaud ? ». Mais il est fier qu'on s'intéresse à lui, qu'un documentaire soit réalisé sur lui, cela participe, à nouveau, à son besoin de reconnaissance, au besoin d'exister.

Il sait que le FN n'est pas un parti comme les autres, sait que ses idées ne sont pas acceptables, il le dit lui-même : le problème, c'est pas tant les étrangers que les inégalités sociales que la société crée. On s'interroge sur sa croyance dans ces idées, s'il ne fait pas que répéter une rhétorique inculquée, s'éloigner de la ligne partisane, c'est être infidèle à son organisation et risquer l'ostracisme. Il sait qu'il est jugé, par ses proches, sa famille, ses ami.es, mais aussi les personnes qui le verront à l'écran, il se demande « les effets » qu'aura le film ?

Ces interrogations sur les effets portent sans doute sur ces appréhensions : quand penseront sa famille, ses ami.es, comprendront-ils son engagement au FN, ce qui l'a amené à ça, quand penseront les militant.es du parti, Eric, son chef qu'il a suivi chez Les Patriotes de Florian Philippot, va-t-il être rejeté par ces différentes sphères, sa famille originelle et ma famille de substitution ? Sera-t-il rejeté par tous.tes pour ses infidélités militantes, ses manquements et gestes ?

Dans le film, Bastien s'interroge sur comment sa vie ce serait déroulée s'il n'avait pas tenté l'irréparable dans son ancien collège. A l'instar de Superman dans Red Son, si Bastien avait atterrit dans une maison d'accueil où le mâle dominant était un antifa, ce serait-il mis à combattre la fascisme ?

Pour tous ces aspects, apports et manquements, ce film est intéressant, parce qu'il s'ingénie à humaniser des gens qu'on méprise, jusqu'à oublier qu'ils sont eux-aussi des éléments complexes, pris entre différentes injonctions contradictoires. Il reste que le narrateur est trop présent, il nous guide, de manière omniprésente, dans la vie de Bastien, laissant finalement peu de place aux spectateurs pour appréhender comment il entend l'histoire de Bastien. Autant leurs analyses peuvent se révéler fines et pertinentes, autant la place laissée à Bastien pour les contester sont faibles, on est dans une relation asymétrique, entre l'enquêteur et l'enquêté, le dominant et le dominé. On aurait aimé visionner davantage de scènes de vie, dans la famille, parmi les proches, les ami.es, mais aussi au sein des arcanes du parti. On aurait aimé en savoir plus sur les coûts de l'engagement et du désengagement, qu'est-ce que ça fait d'être un militant du FN ? C'est quoi être un facho ? Bref, ça fait quoi d'être un salaud ?

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