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Felicità

Film de Bruno Merle Comédie dramatique 1 h 22 min 15 juillet 2020

Avec Pio Marmaï, Rita Merle, Camille Rutherford

Pour Tim et Chloé, le bonheur c'est au jour le jour et sans attache. Mais demain l'été s'achève. Leur fille, Tommy, rentre au collège et cette année, c'est promis, elle ne manquera pas ce grand rendez vous. C'était avant que Chloé disparaisse, que Tim vole une voiture et qu'un cosmonaute...

Il y a plusieurs façons de recevoir ce film, des angles différents, ce qui en fait la richesse, comme on peut prendre des chemins différents dans la vie.

Pour moi, le film s'intéresse d'abord au point de vue d'une petit fille, par ailleurs très bien jouée par la fille du réalisateur, c'est peut-être ce qui m'a le plus marqué, en tant que parent qui se pose parfois des questions. Un peu à l'image de son prénom, Tommy n'est pas dans la norme, assurément, elle porte souvent un casque anti-bruit qui l'isole du monde : du fait notamment de mon expérience avec un enfant autiste, j'ai d'abord pensé à une forme d'autisme, avec ce besoin de revérifier encore ses affaires d'école pour la rentrée et surtout le besoin de s'isoler du monde et de voyager dans le sien, que nous ressentons tous plus ou moins mais qui lui semble absolument vital, et que ses parents respectent, même si ça les agace. Mais cette hypothèse n'était peut-être pas la bonne, car c'est ici de ses parents que la jeune fille doit s'isoler. Une fausse piste, comme Bruno Merle aime à en placer dans son film, à l'instar des personnages qui aiment bien se faire peur à se raconter des histoires ou de ce grenier où il n'y a probablement rien mais où un cadenas suscite tous les fantasmes.

Mais Felicità, c'est aussi un film rocambolesque qui s'intéresse au récit, à la façon de le mener, à la question de sa réception et de l'imagination qui finit par transformer le récit initial, sans forcément l'édulcorer. C'est bien là un film de scénariste qui nous raconte une histoire mais qui, via Tommy, joue avec le spectateur pour l'amener à s'interroger sur ce qu'il voit et ce qu'il pourrait imaginer. Le rôle des histoires est ainsi mis en avant : les parents racontent beaucoup d'histoires à leur fille, et ils semblent en vivre au quotidien avec elle. Parce qu'on a le droit de vivre et d'en profiter un peu aussi, même quand on n'a pas le sou, ou quelque chose à cacher. Mais les enfants sentent bien quand on leur ment ou qu'on ne leur dit pas tout, et finissent par s'imaginer n'importe quoi, et parfois le pire... Le papa aussi, à un moment, ne sait plus que penser face à l'histoire que lui a raconté sa femme, qui n'est peut-être qu'une histoire de plus, mais pourrait aussi être une vérité qu'elle ne pouvait plus cacher. Les histoires font rêver, elles divertissent, apportent leur lot de bonheur à un quotidien pas toujours rose, mais elles peuvent aussi instiller le doute, la confiance peut se briser si les choses ne sont plus aussi claires... Le fil fragile de l'histoire, celui de la vie...

Car c'est aussi un film sur la contingence, les joies de l'incertitude, mais aussi les hasards du destin qui permettent parfois de croquer la vie à pleine dent ou au contraire de sombrer dans l'abîme. Un destin toutefois guidé par les choix, comme l'explique très bien le cosmonaute joliment incarné par Orelsan. Le film n'est pas fataliste, les choix que l'on fait ont des conséquences et il faut les assumer, quel que soit le côté duquel elles balancent. Mais c'est la vie qui doit l'emporter, même si cet apprentissage est difficile pour la jeune fille. La felicità n’est peut-être possible que si l’on n’est pas tout à fait dans la norme, et que l’on accepte tout ce qui peut déraper. Cette joie de vivre n'est-elle possible que lorsque l'on s'affranchit des codes voire des lois ? Que lorsqu'elle s'appuie sur une liberté pleine et entière ? Doit-on s’y engager, au risque de contreparties lourdes à payer? Que privilégier ? Quels chemins prendre ? Le cosmonaute arrive à point nommé pour guider la jeune fille dans le chemin de sa vie. Le film est ainsi une balade dans ces interrogations, et il se termine devant l’école, avant la prison, comme la monstrueuse parade d’une famille pas dans la norme, même si le regard du cinéaste peut au final nous amener à nous demander si ce ne sont pas les gens normaux qui sont des monstres. C’est d’ailleurs le célèbre film de Tod Browning que le père montre à sa fille.

Ce qui est intéressant, dans ce film, c'est que Bruno Merle ne nous donne pas de réponse définitive : ce qu'il montre avec une certaine habilité, et en s’appuyant sur le grand talent de Pio Marmaï qui irradie le film, c'est à la fois une joie de vivre qu'il faudrait cultiver au quotidien, et la gravité des conséquences sur un enfant d'une vie peut-être inconséquente quoique parfois jouissive. Le film laisse au spectateur la liberté d'apprécier l'insouciance de ces parents ou de condamner leur inconséquence. C'est quelque chose de marquant dans ce film, qui pourrait être agaçant mais qui fonctionne plutôt bien ici : nous n'avons pas toutes les réponses mais on n'en a pas vraiment besoin. On aimerait bien savoir ce qui se cache dans le grenier mais au final, chacun imaginera ce qui lui conviendra, comme Tommy qui se fait un film sur ce qui se passe pendant l'absence de ses parents. Voilà, le film nous entraîne dans les pensées de la fille, qui ne peut s'empêcher de se demander ce qui se passe, tout en nous permettant de construire également nos hypothèses.

Bref, à défaut d'être tout à fait passionnant, le film a le mérite de sortir des sentiers battus, avec des influences lynchiennes assez évidentes, les personnages sont attachants quoiqu'un peu étranges, la Bretagne est belle et ensoleillée et ça fait bien plaisir. La dolce vita n'est peut-être pas si loin.

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