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Non, ou la vaine gloire de commander

Film de Manoel de Oliveira Comédie dramatique 1 h 52 min 12 octobre 1990

A travers le récit d'un sous-lieutenant fait à ses compagnons d'armes lors d'une patrouille dans la brousse africaine, l'histoire du Portugal illustrée par quelques grandes défaites jusqu'à la révolution de 1974.

Premier plan tournant autour d'un arbre, sur une musique étrange. Transition brutale vers un camion militaire conduisant vers une caméra qui fait un travelling arrière, créant une forte impression d'incongruité. Plan sur des visages de soldats, très individualisés, attendant à l'arrière du camion, avec le paysage qui défile derrière. Première parole : un soldat se plaint de la monotonie, et se demande ce qu'ils font ici, en Angola, en 1974, après 8 ans de guerre pour garder cette colonie. Une conversation se noue : quel est le but de cette guerre ? Qu'est-ce que le Portugal ? Parmi les soldats, le lieutenant Cabrita a fait des études d'Histoire. Il revient sur des moments clés de l'histoire portugaise, qui déclenchent des flashbacks. Il se trouve que ces flashbacks sont pour la plupart des défaites.

Représentation en peplum de la rébellion de Viriathe : son assassinat, ses embuscades. L'esthétique peplum est délibérément outrée, comme un manuel scolaire grossier du XIXe siècle. Et ça marche, ça introduit une distance avec ce qui est raconté.

Représentation très walter-scottienne du mariage d'Alphonse de Portugal avec Isabelle d'Aragon, afin d'unifier les couronnes d'Espagne et de Portugal. Sa mort, des suites d'une chute de cheval, est considérée par l'Eglise comme un NON de Dieu à l'unité ibérique. Les plans d'ensemble de foule sont tellement solennels qu'ils rappelleraient presque l'esthétique fasciste.

Images inspirées de fumée traînant sur une mer bleue pour évoquer les découvertes du XVe siècle par Vasco de Gama. Fantaisie baroque inspirée des *Lusiades* de Camoes, avec des angelots, une conque portée par 3 oiseaux qui dépose une charmante créature. Recréation idyllique d'un Eden où les conquérants portugais sont accueillis. Image de la conquête idéalisée, en contradiction totale avec la décolonisation angolaise.

Longue séquence sur la bataille des trois rois à Ksar el-Kebir. Le roi Sébastien, un illuminé, déclencha en 1578 une tragique croisade au Maroc qui fit passer le Portugal dans le giron espagnol de 1580 à 1640. Ici, le film perd sa distance avec ce qu'il montre et rappelle Naissance d'une nation de Griffith. Un air de grande fresque parcourt cette séquence, c'est là que l'on sent que De Oliveira est un ancien qui a connu le temps du muet, sauf que l'éclairage, la couleur et le son sont superbement utilisés (sauf ces roulements de tambour assez génériques). Paradoxalement, on prend un air solennel pour montrer une défaite, les Portugais mourant bravement en récitant des "Je vous salue Marie".

Retour au quotidien des soldats, qui après avoir déjeuné, avoir établi un campement, doivent partir en reconnaissance. Etrange scène d'action où un Noir traverse en brayant une fusillade, qui s'arrête, le temps de son passage. Le lieutenant Cabrita est blessé, la caméra fait un long travelling latéral dans un hôpital militaire où l'on voit des gens démembrés. voilà la vraie guerre. Cabrita meurt le même jour que la révolution des oeillets.

C'est un film très beau, comme seul un pays à l'histoire aussi atypique que le Portugal pouvait en fournir. C'est une manière de recréer, par la parole, par le débat, l'identité portugaise, à un moment où elle semble s'écrouler. C'est aussi une réflexion sur l'Histoire et sur l'impérialisme. Le message, éminemment humaniste, est livré par Cabrita. Ce qui reste d'un pays, c'est ce qu'il a amené à l'Histoire de l'Humanité.

Ce qui reste, ce n'est pas ce qu'on prend, c'est ce qu'on donne

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