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Le Mystère Koumiko

Documentaire de Chris Marker 54 min 6 avril 1967

Lors d'un voyage au Japon pour Les Jeux Olympiques de 1964, le réalisateur rencontre Koumiko, une jeune femme, et décide de faire son film sur elle.

Ce n'est pas du tout le film le plus connu de Chris Marker. Un peu tombé dans l'oubli peut-être, ou grain de sable dans la nuée de ses « petits » films qui rôdent çà et là, de main en main sur quelques rares disques durs et sur youtube en qualité dégradée ; une pellicule sans doute croupissant dans une cave, en France, au Japon ou ailleurs, en somme des images vouées à disparaître sur le caprice d'un utilisateur ou en proie à l'assaut d'un virus. Il faut garder cette belle idée des films de Marker, des films « perdus », des films qui nous sont donnés comme un petit miracle de la taille d'une perle, des films qui tiennent dans la paume de la main. Il y a eu quelques grandes fresques au nombre desquelles Sans soleil, Level five, Le fond de l'air est rouge, Le tombeau d'Alexandre, Le joli mai qu'ont accueilli et qu'accueillent encore à de rares occasions les vrais écrans de cinéma, parfois même les supports DVD. Ces films qui, au moins aux petits cinéphiles, évoquent le mieux ce nom obscur et ombreux de Chris Marker, ont contribué entre autres choses à l'effacement de milliers de films-lucioles, tel que Le mystère Koumiko, pourtant chef-d'oeuvre de vie, d'humanité et de cinéma.

Le temps et l'espace, ces deux conditions du cinéma, voilà qui anime l'intérêt de Marker, et comment mieux dire l'espace qu'avec la ville (Tokyo) et mieux le temps qu'avec l'humain (Koumiko). Voilà donc quelques éléments concrets, mais toucher à de la réalité, c'est d'abord se heurter à son mystère. Il ne s'agit pas d'appliquer une thèse à une ethnie, encore moins de prendre un exemple à un système, car bien loin d'illustrer, le passage de l'abstrait au concret ne fait qu'épaissir le mystère. Le documentaire donne à voir de l'inhabituel, nécessairement, car ce ne sont pas mes yeux qui voient, ni chez moi, et les question « qu'est-ce ? » et « pourquoi » viennent naturellement se coller à tous les corps de l'image. Le document est déjà une nouvelle vie, troublante, incompréhensible. Les images d'un documentaire ne s’embarrassent jamais de justifier quelque généralité, trop occupées qu'elles se trouvent déjà à tenter d'expliquer leurs propres particularismes. Cependant l'image, ne disant qu'une chose, ne s'expliquant qu'elle-même à travers les images qui l'entourent et le commentaire qui l'accompagne, perce un mystère, le sien non seulement, mais aussi celui de tous les corps qu'elle contient et qu'une même obscurité traverse. D'où ce « mystère » qu'indique d'emblée le titre, ce mystère qui s'étend plus loin que Tokyo, plus loin que la culture japonaise, la race japonaise, et peut-être bien l'humanité toute entière, mais qui s'éclaircit dans un seul visage, qui se dévoile dans une seule voix, celle de Koumiko, qui représente, bien plus que son unique personne, toutes les personnes et tous les lieux. Tokyo et Koumiko sont les deux protagonistes de ce « drame réel », où les images ne connaissent d'autre fiction que leur permanente auto-définition.

C'est aux Jeux olympiques de Tokyo en 1964 que Chris Marker rencontre par hasard Koumiko, aperçue au début du film, noyée dans les tribunes, ce visage pourtant plus clair, plus beau que les autres, tel qu'a du le percevoir Marker pour être attiré par elle. Après quelques commentaires sportifs, Marker prend le relais de la voix off et définit Koumiko à reculons, la vidant de tous les types imaginables « ce n'est pas un cas, ce n'est pas une race, ce n'est pas une classe », égrenant ses préférences et ses dégoûts les plus anodins « détestant les français trop galants », lui refusant le modèle en jouant sur les mots afin de la singulariser complètement « elle ne ressemble guère aux autres femmes, ou plutôt elle ne ressemble qu'aux femmes qui ne ressemblent guère aux autres femmes, ce qui n'est déjà pas mal ». Premier paradoxe : Marker traquant la synecdoque du japonais ou de la japonaise, se précipite de lui ôter tous les attraits qui en ferait une figure représentative de son pays. Second paradoxe : « autour d'elle Tokyo », Koumiko n'est plus qu'une ombre dans les fanfares, les fêtes, et ces premières images de Tokyo qui donnent à voir des reconstitutions de pays occidentaux comme l'Angleterre ou la France. Devant l'inconnu, Marker choisit de creuser un vide géographique et humain, octroyant à Koumiko une identité négative et à Tokyo l'allure d'une ville familière aux européens, ce qui permet de relier directement le spectateur au connu. Choix d'une intelligence redoutable, car c'est en préservant le spectateur du dépaysement et de l'inconfort d'une culture étrangère qu'il parviendra le mieux à la lui faire accepter, en remplissant lentement et sans heurt ce « vide » posé dès le départ par le commentaire.

Tokyo, c'est d'abord une somme de sondages absurdes sur les conversations téléphoniques, la religion et le mérite qu'a la vie d'être vécue. Voilà qui fait sourire, mais bien moins comme spectateur d'une farce comique que comme explorateur d'un monde en décalage avec le nôtre, ou au contraire nous imitant d'une façon pour le moins... caricaturale. Conversations entre Marker et Koumiko entre les prises : « tu es complètement japonaise ou tu n'es pas complètement japonaise ? », et Koumiko de répondre avec sa « charmante maîtrise de la langue d'Europe grillée » « Je suis complètement japonaise, mais à Tokyo c'est différent, l'air n'est pas pareil, l'air est humide ». Les maladresses linguistiques de Koumiko permettent une espèce de synesthésie, correspondance brutale et sans détours entre la chose et sa reconnaissance sensitive, voire sensuelle. Koumiko avec son visage, sa voix et ses mots parle plus clairement et justement de Tokyo que n'importe quel spécialiste ou intellectuel européen. Tokyo revient alors, à travers ses jeux olympiques, pour conserver quelque lien avec le réseau de connaissance international. Koumiko de nouveau, confrontée à l'occidentalisation du visage japonais, affirmant par ailleurs que son visage à elle « complètement japonais » est passé de mode, ou bien faisant part de ses considérations sur les tribulations politiques internationales du moment, « étonnée » par le départ de Kroutchev. Marker prend Koumiko sous tous les angles de la personnalité, par exemple lorsqu'elle exprime son errance : « J'ai besoin de vivre » « et si on te demandait pourquoi... » « ne me demande pas pourquoi ». Sous tous les angles du visage aussi : plis du sourire, tristesse, joie, étonnement, indifférence, insérant dans son montage, et s'appliquant au mot idoine de son commentaire, chaque photographie des mille visages de Koumiko. Longuement, et dans le silence, reviennent les lumières de Tokyo. Marker quitte Tokyo, laissant à Koumiko le soin de lui parler des chats, des enfants, de la beauté des gens.

La broussaille se déblaie : l'humanité de Koumiko et une certaine forme de vie japonaise, ainsi que Tokyo et un certain urbanisme japonais. Pourtant, cette relativité inhérente aux éléments singuliers du documentaire mène à des considérations bien plus vastes, puisque le mystère de Tokyo pourrait bien être le mystère de la ville, et celui de Koumiko le mystère de la femme. C'est bien pour cette raison que les dernières images du film, silhouette de Koumiko en contre-jour – qui dans la douceur de ses formes pourrait bien être toutes les femmes –, dans un tramway dont les rails se déroulent, nous éloignant peut-être de Tokyo, laissant envisager un immense réseau de transports et d'humanités mêlées, ce « raz-de-marée » d'hommes et de lieux revenant toujours au même point ; « jusqu'à moi » furent les derniers mots de Koumiko, auréolant de son propre mystère le mystère de plusieurs milliards de femmes (derniers mots du film), et de la vie toute entière, dont on n'a guère besoin de préciser qu'elle est hors du champ, au-delà du champ, ou peut-être bien plus simplement dans le champ.

L'oscillation constante entre le discours simple de Koumiko parlant d'elle-même, des choses comme elle-même les ressent, et des vues de Tokyo tour à tour violente et généreuse, sombre et lumineuse, affluente et déserte, dessine non seulement un personnage et une ville, mais aussi le lien universel entre une ville et toutes les villes, un humain et tous les humains. Ce travail de liens abouti en quarante-cinq minutes dans Le mystère Koumiko, figure en quelque sorte l'ébauche d'un travail de plus grande ampleur et d'une perfection totale : Sans soleil.

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